Correspondances
Rester ou partir?
Play
Idée originale et collage de: Marcelle Dubois
Textes de: Carole Ammoun (Liban), Olivier Coyette (Belgique) et Évelyne De la Chenelière (Québec)
Une production du: Théâtre les Porteuses d’Aromates
PROLOGUE
BANDE AUDIO
LES TROIS EN ALTERNANCE :
Irons-nous à la mer ? Irons-nous ? Aurons-nous ? Qu’aurons-nous ? Que récolterons-nous ? Récolterons-nous ? Qui récoltera la récolte ? Te coltineras-tu la récolte ? Avec quoi ? Avec un colt ? Te coltineras-tu la récolte avec un colt ? Dégaineras-tu ton colt ? Dégageras-tu ton cou ? Ton cou a-t-il une gaine ? Ta gaine colle-t-elle ? Colles-tu ton cou à ta gaine quand tu dégaines ton colt pour te coltiner la récolte ? Écoutes-tu ton cou ? Ton cou parle-t-il ? Ton cou prend-il des coups ? Ton cou fait-il coucou ? Entends-tu ton cou quand il a pris des coups et qu’il te fait coucou ? Que te faut-il ? Te faut-il du sang ? Te faut-il des os ? Tes os ont-ils des bosses ? Sont-ils véloces ? Tes bosses sont-elles véloces ? Hélas ? Tes bosses hélas sont-elles véloces au dos de tes bobos ? Tes bobos te rendent-ils beau ? Ou laid ? Aimes-tu le lait ? Laitue ? Lis-tu ? Aimes-tu lire ? Qu’aimes-tu lire ? Aimes-tu lire la littérature ? As-tu de la culture ? Ou de la confiture ? Préfères-tu la culture ? Ou la confiture ? Préfères-tu lire des livres sur la littérature ou sur la confiture ? Aimes-tu les recettes ? Aimes-tu les sucettes ? Suces-tu ? Que suces-tu ? Que, l’eusses-tu su, tu ne l’aurais pas sucé ? Que n’aurais-tu pas sucé ? Tu le sais ? Que sais-tu ? Cassais-tu ? Que cassais-tu ? Ta cassette ? Cassais-tu ta cassette en suçant ce que tu n’aurais pas dû ? Le savais-tu ? Qui te l’avait dit ? Comment l’avais-tu su ? Si tu l’avais su plus tôt, l’eusses-tu sucé ainsi ? Qui suce des cassettes cassées à force d’avoir été sucées ainsi ? Qui suce ainsi ? Qui est ici ? Qui est qui ? Es-tu toi ? Suis-je moi ? Suis-je toi ? Et toi es-tu ? Têtu ? Es-tu têtu ? Tais-toi ? Qui se tait ? Toi ? Ou moi ? Qui de toi ou de moi se tait dans son habitat ? Qui se terre ? Qui opère ? Qu’est-ce qui opère ? Es-tu opérant ? Es-tu coopérant ? Avec qui coopères-tu ? Collabores-tu ? Que laboures-tu ? Quel est le fruit de ton labeur ? Fais-tu ton beurre avec ton labeur ? Vends-tu du beurre ? Ou des fruits ? Oui ? A qui ? A qui vends-tu des fruits à la place du beurre dans un labeur infini ? Finiras-tu ?Note : le narrateur est un joué par un acteur assis au milieu du public. Nous ne le voyons à peine, et entendons sa voix au micro.
TABLEAU 1
1-NARRATEUR
Correspondances : Avoir une correspondance d’esprit avec quelqu’un…
Recevoir, ou prendre, des nouvelles du monde.
Image vidéo : drapeau de la Belgique dont la bande jaune est représentée par une bière.
2-NARRATEUR
Votre nom?
3-OLIVIER
Olivier.
4-NARRATEUR
Nationalité?
5-OLIVIER
Belge.
6-NARRATEUR
Devise nationale ?
7-OLIVIER
L’union fait la force. Mais je préfère cette phrase de notre hymne national : Toujours grande et belle
8-NARRATEUR
Grandeur ?
9-OLIVIER :
Toujours grande.
10-NARRATEUR
Poids ?
11-OLIVIER
Et belle.
12-NARRATEUR
Métier?
13-OLIVIER
Auteur, metteur en scène, comédien.
14-NARRATEUR
Raison du choix du correspondant:
14B-OLIVIER
Questionnement identitaire renforcé par l’instabilité culturelle de son pays.
Image vidéo : drapeau du Liban dont les deux bandes rouges sont représentées par des lèvres de femme.
15-NARRATEUR
Nom?
16-CAROLE
Carole
17-NARRATEUR
Nationalité?
18-CAROLE
Libanaise.
19-NARRATEUR
Devise nationale ?
20-CAROLE
Ma patrie a toujours raison.
21-NARRATEUR
Grandeur ?
22-CAROLE :
Je suis petite mais ça ne se voit pas, la densité donne une illusion de grandeur.
23-NARRATEUR
Poids ?
24-CAROLE
Légère : il n’y a pas grand chose qui vaille la peine de se faire un ulcère, ni même un cancer.
25-NARRATEUR
Métier?
26-CAROLE
Auteure et comédienne.
27-NARRATEUR
Raison du choix de la correspondante :
27B-CAROLE
Questionnement identitaire renforcé par l’instabilité culturelle de son pays.
Image vidéo : drapeau canadien dont la feuille d’érable est représentée par un tourne-vent pour enfant.
28-NARRATEUR
Nom?
29-ÉVELYNE
Évelyne
30-NARRATEUR
Nationalité?
31-ÉVELYNE
Québécoise, canadienne, comme vous voulez.
32-NARRATEUR
Devise nationale ?
33-ÉVELYNE
Je me souviens, ou d’Un océan à l’autre. Comme vous voulez.
34-NARRATEUR
Grandeur ?
35-ÉVELYNE
De bonne volonté, efforts constants, peut mieux faire.
36-NARRATEUR
Poids ?
37-ÉVELYNE
D’une légèreté insoutenable dirait Kundera
38-NARRATEUR
Métier?
39-ÉVELYNE
Auteure et comédienne.
40-NARRATEUR
Raison du choix de la correspondante
40B-ÉVELYNE
Questionnement identitaire renforcé par l’instabilité culturelle de son pays.
TABLEAU 2
1-NARRATEUR
Les auteurs entretiennent généralement une relation très étroite avec leur environnement. Pouvez-vous nous parlez de l’environnement qui vous entoure, là, maintenant, au moment où vous nous écrivez?
2-EVELYNE
Montréal. Au printemps.
La neige, en plus d'avoir alimenté pendant des mois toutes les conversations, des converçants, s'est avérée très efficace pour cacher toutes sortes de choses: crottes de chiens, emballages de chips, mégots de cigarettes, vieux journaux pleins de vieilles nouvelles, kleenex, tessons, seringues, condoms, ben oui c'est trash, Montréal, par endroits, et avec la neige on avait un peu oublié.
Et tout ça fleurit juste avant les perce-neige, des bouquets entiers qui éclatent avant les premiers bourgeons, nous rappelant que tout ce blanc n'était qu'illusion, maquillage, tout ce blanc gardait au chaud des documents précieux de notre histoire de l'automne précédant et, plus globalement, de notre histoire de la consommation.
Non seulement la neige nous avait rendus solidaires, mais elle nous a rendus, l'espace d'une saison, presque égaux. Une fois la neige unificatrice disparue, les quartiers désensevelis retrouvent leurs distinctions. Les quartiers pauvres redeviennent pauvres, leurs rues cariées, leurs fenêtres grises, leurs arbres maigres, leurs ruelles jonchées de pauvres déchets de pauvres, et d'oiseaux de pauvres que sont les sales pigeons. Tandis que, pas très loin, dans d'autres quartiers, des maisons se préparent à briller au soleil, leurs sols de terre noire nourrissant des bulbes de toutes sortes de fleurs choisies vont bientôt faire jaillir mille couleurs, ce sont ces quartier où, l'été, ça sent la photosynthèse à plein nez, et où l'on peut entendre le chant des cardinaux, des chardonnerets, des geais bleus et des roselins pourprés.
Comme les grenouilles sous le lac gelé, la ville endormie sous la neige se réveille, la révolte engourdie par le froid se délie la langue, Montréal met ses organes à l'air, se vide les tripes, étale ses tumeurs au grand jour, non, vraiment, contrairement à ce que j'ai déjà entendu, rien n'est plus laid ni plus désolant que Montréal au printemps.
3-OLIVIER
Je vis dans une pièce mansardée.
Au printemps, on entend les oiseaux.
En été, les tondeuses et les enfants qui jouent dans les jardins.
Eh oui, il y a encore des jardins à Bruxelles.
En plein Bruxelles.
Le ciel et les arbres, la verdure et les fleurs, la ville ne nous les a pas volées.
Ce n’est pas comme à Paris ou à New York.
Bruxelles est un gros village composé de petits villages, et traversé par une autoroute : la « petite ceinture ». Là si on veut du béton, on en trouve.
Le Bruxelles chanté par Jacques Brel est mort et enterré depuis les années cinquante.
Les quartiers populaires de la place Sainte-Catherine ont disparu, on a démoli les maisons d’ouvriers qui rappelaient celles de Liège ou de Charleroi.
Un peu de Wallonie en moins pour un peu plus de modernité : les quartiers près de la Bourse sont des quartiers « branchés ».
Il reste Ixelles et sa place Flagey, ses étangs.
Il reste Saint-Gilles, le quartier des artistes, à mi-chemin entre les immigrés et les bourgeois.
Il reste plein de petits endroits sympas, éparpillés, atomisés par l’urbanisme sauvage.
Bruxelles, ville balafrée. Ecartelée.
Ceux qui n’ont pas de voiture empruntent les transports en commun, très mal desservis.
On ne marche pas à Bruxelles, on prend l’autobus, le métro ou le tram.
Ce n’est pas une ville que l’on traverse à pied.
Il n’y a pas de fleuve à traverser, à peine un canal.
(mais autrefois, un fleuve traversait Bruxelles !
Comment s’appelle encore l’idiot qui l’a fait reboucher ??)
On peut marcher dans Paris c’est un des grands plaisirs de l’existence.
On peut flâner à Liège, beaucoup de touristes y viennent expressément pour ça.
Mais à Bruxelles, non.
On ne marche pas, on va d’un point à un autre.
Quelques-uns s’essaient au jeu risqué de la bicyclette.
Moi je prends prétexte de cet agencement bizarre pour justifier mes retards répétés.
Il paraît qu’à Bruxelles il y a encore une « qualité de vie ».
Qu’on me dise laquelle, dans ce décor que Franz Kafka n’aurait pas renié.
Allez vous promener dans le quartier de la capitale européenne, vous comprendrez.
Et tous ces petits métiers qui disparaissent, et toutes ces tours qui poussent du côté de la Gare du Nord…
Même le Théâtre National a déménagé, il est à présent situé le long d’un boulevard, avec une façade en verre qui pourra accueillir un magasin de vêtements ou un cinéma UGC, quand l’état belge mourra et qu’on vendra les bâtiments de la culture.
J’espère qu’on ne vendra jamais La Monnaie.
Même si pour moi l’opéra c’est trop cher : je n’y suis jamais entré.
Le meilleur de Bruxelles c’est quand on quitte Bruxelles.
Il y a là un pays, qui vit au rythme des saisons.
Le Brabant, la Wallonie…
Et de l’autre côté on peut marcher vers la mer.
En Belgique, c’est sans doute ce qui nous rassemble encore : la mer du Nord.
4-CAROLE
Il est 5 heures de l’après-midi, en ce début de printemps. Le soleil est généreux. Rendez-vous tout à l’heure au café Rawda au bord de la mer.
J’embarque dans ma voiture avec une bonne demie heure d’avance, mais je sais que je suis déjà en retard. C’est la mauvaise heure, la sortie des bureaux. Les rues sont encombrées.
Etablir un itinéraire ! Entre le trafic et les travaux partout, il vaut mieux réfléchir au meilleur chemin pour se rendre du point A au point B. La ligne droite est loin d’être évidente. Petit update dans mon GPS mental. Si les quartiers des hommes politiques, encerclés de blocs de béton et de fils barbelés sont bien enregistrés, l’évolution des détours et sinuosités provoqués par les foreuses qui sévissent dans toute la ville est bien plus difficile à suivre.
C’est parti ! Un peu de musique pour tenter d’adoucir les éructations assourdissantes de cette jungle urbaine, et me voilà coincée dans ce qui sera la première étape de mon périple. Cigarette.
Je fais du surplace pendant au moins dix minutes. A ma droite, un homme dans sa rutilante 4X4 exprime violement son mécontentement, la main bloquée sur son klaxon, pendant que derrière moi, klaxonnant avec la même hargne, une femme avance jusqu'à me cogner le pare choc, convaincue que je n’existe pas. Plus loin, des chants patriotiques sur des airs militaires sont propulsés à plein tube par la radio d’un tacot en décomposition. Il y a bien des feux de signalisation au bout du cauchemar, mais personne ne les respecte, ou alors il n’y a pas d’électricité et ils sont hors service. Cinq autres minutes passent avant que je ne puisse avancer et découvrir la cause de ce bouchon : Une charmante jeune fille attend, garée en plein milieu de la route, sa copine perchée sur d’impressionnants talons aiguille, qui achète un paquet de chewing-gum de l’épicerie du coin. J’entends la réflexion du policier responsable de la circulation : « S’il me restait des contraventions, je lui aurais fait un constat ». Autre cigarette.
Mon regard vagabonde. Il croise sans plus les voir des ruines romaines abandonnées aux fantômes. Le passé millénaire de Beyrouth ressort de ses entrailles, déborde par endroits, ressurgit sous les chantiers, est dévoilé par des secousses sismiques. Au même endroit, un passé plus récent est condamné à disparaître. On s’acharne à détruire des quartiers entiers de la ville d’avant guerre. On ne compte plus les maisons traditionnelles qui sont rasées pour laisser la place à des tours, bien plus rentables. Mais les cicatrices sont encore un peu partout, sur des façades criblées de trous d’éclats d’obus et autres orifices. Encore une cigarette.
Ce soir à la télé, un de nos politiciens va nous servir du fond de son bunker ultra sécurisé un discours mille fois mâché. Il faudra faire attention à ne pas trop circuler après. La semaine dernière une jeune femme est morte d’une balle perdue. Les tirs de joie des partisans…
Beyrouth ne laisse pas indifférent. Ville vortex. Si du chaos fut créé le monde, Beyrouth se prépare à sa nouvelle forme.
Arrivée à Rawda cinquante minutes plus tard
(Carole sort une tasse de café de son sac).
Avec ou sans sucre le café ?
Amer, comme ces jours-ci.
Elle boit son café.
TABLEAU 3
1-NARRATEUR
Maintenant, si on vous demandait de parlez de vous. De vous révéler. Que diriez-vous?
2-ÉVELYNE regardant l’écran :
… je serais bien embêtée.
3-CAROLE
Moi… Je dirais : masse de cellules en perpétuelle évolution, pétrie dans la terre de ce micro pays aux identités multiples et à l’histoire surchargée. Déstructurée dés la naissance par la force des choses, allaitée aux conflits armés. Fille d’une ville qui a absorbé le sang de ses enfants fratricides. Bouffée et digérée par des évènements qu’on a du mal à avaler soi-même.
4-OLIVIER
Je dirais que c’est au milieu de la nuit que tout se passe. Une cigarette est posée dans le cendrier, et se consume. Face à moi, par la fenêtre je vois deux tours illuminées. J’entends, lointains, le bruit des voiture. Et parfois, des feuilles d’arbres qui se balancent dans le vent.
5-ÉVELYNE
J’aimerais qu’on me décrive comme on décrit les animaux, dans les livres qui parlent des animaux. Il y a quelque chose de rassurant, dans la neutralité avec laquelle ils nous présentent l’animal, nous instruisent, en fournissant toutes sortes de données pertinentes, mais sans aucun jugement de valeur, sans remettre en question le bien-fondé du comportement de l’animal, de ses habitudes alimentaires, de son mode de reproduction.
6-CAROLE
La guerre en toile de fond, comme une mauvaise habitude dont on n’arrive jamais à se débarrasser totalement.
7-OLIVIER
Le métier a souvent ressemblé à ce que je n’attendais pas : des heures solitaires à attendre mon tour de répéter, dehors, à côté des théâtres, dans certaines villes. Des retours vers Paris en pleine nuit. Des nuits d’hiver à vivre dans le noir. Des grands théâtres où le regard se perd dans les cintres.
8-ÉVELYNE
L’animal agit exactement comme il doit agir, on ne demande pas à la nature d’avoir raison ou tort, ni d’être morale, on demande à la nature qu’elle vive sa vie, selon ses lois et ses caprices.
9-CAROLE
Cette guerre qui laisse derrière elle un goût amer de poussière de rêves brisés, d’éclats d’espoirs et qui ouvre devant elle des abymes d’incompréhension. Mais aussi… mais encore… on ne peut pas tout dire.
10-CAROLE
Jouer, écrire, pour transcender le présent.
11-ÉVELYNE
On ne cherche pas constamment à prendre un raton laveur en défaut, par exemple, à lui chercher des failles, des intentions cachées, des faux-semblants, des écarts de conduite. On dira de lui qu’il est un mammifère, omnivore, nocturne, faisant partie de la famille des procyonidés, qu’il mesure tant et qu’il pèse tant.
12-OLIVIER
Je dirais que l’on rentre souvent tard le soir, « à pas d’heure ». Je dirais que je connais ça, cette vie d’épuisement. Je dirais que je connais ça, oui : la porte du frigo qui s’ouvre sur un yaourt périmé.
13-ÉVELYNE
On ne se permettra pas de dire du raton-laveur qu’il est banal ou exceptionnel, qu’il aurait pu mieux faire, on ne remettra pas en question ses choix, ni sa nécessité dans l’équilibre du Monde, non, le raton laveur est exactement l’animal qu’il doit être, et joue parfaitement son rôle de raton laveur, sans avoir à prouver qu’il mérite d’être un raton laveur.
14-ÉVELYNE
De la même manière, on ne blâmera pas les prédateurs du raton-laveur, on ne s’apitoiera pas sur son sort, on ne prétendra pas qu’il est mort trop tôt ou trop tard. C’est peut-être pour ça que les animaux ne s’enlèvent pas la vie.
15-OLIVIER
Je dirais que le théâtre est un département de la poésie qui est une partie de la musique.
16-ÉVELYNE
Tandis que nous, pauvres humains exclus de la nature par notre propre regard, ne jouissons pas de ce respect fondamental pour la vie elle-même, indépendamment de ce qu’on en fait ou de la place qu’on y occupe. C’est très angoissant.
17-CAROLE
Entre les jeux de yoyo de mon pays et celui de la vie que j’ai choisie, je n’ai pas de base solide ou poser mes pieds…
18-OLIVIER
Je dirais, enfin, que tout est à venir…
19-CAROLE
… mais j’ose espérer que de cette manière, j’apprendrai à voler.
20-OLIVIER
… et que c’est ça qui est beau
21-ÉVELYNE
Oui, vraiment, ce que j’aimerais, c’est qu’on me regarde comme on observe un raton laveur. Patiemment.
Un temps.
Carole, se lève, va prendre le micro et se met à chanter
22-Carole
J’suis pas certaine
Que j’vaux la peine
J’ai des grands yeux
Ouverts pour deux
Qui me dira
La chanson triste
Qui ouvrira
Pour moi la piste ?
En repartant
Je dis oui aux
Souvenirs d’antan
Qui me tiennent chaud
Je regarde pas
Je suis distraite
Je suis pas là
Je suis pas prête
Qui me dira
Les sérénades
Les doux lilas
Et les parades ?
Où vont vraiment
Les vies des gens
Où se rassurent
Les vieilles blessures
Sacré chemin
On n’y voit rien
Demain peut-être
Sous le vieux hêtre
Ou le vieux cèdre
Donne-moi la main
Applaudissements des deux autres
TABLEAU 4
1-NARRATEUR
Merci. Merci Carole pour ce moment de vérité. Vous semblez, tous les trois entretenir une relation ambigüe avec votre pays. Êtes-vous satisfaits de ce que vous offre votre patrie?
Les comédiens accusent la question. Vont se placer.
Elle sort d’une de ses poches une petite marionnette à gaine qui est habillée exactement comme elle.
Elle regarde le public, se pointe du doigt
2-ÉVELYNE
Elle.
Evelyne pointe du doigt la marionnette à gaine.
3-ÉVELYNE
Elle-même.
4-ELLE
Je vais partir d'ici.
5-ELLE-MÊME
Quoi?
6-ELLE
Je vais partir d’ici.
7-ELLE-MÊME
Des plans d'évasion, on en a fait des milliers, hein?
8-ELLE
Des milliers.
9-ELLE-MÊME
Fréquemment, on faisait nos valises.
10-ELLE
On volait des cartes routières dans des stations-services.
11-ELLE-MÊME
Et dessus on traçait nos chemins vers ailleurs.
12-ELLE
On trouvait toujours, en cherchant bien, des causes qui nous obligeaient à partir pour toujours.
13-ELLE-MÊME
Une injustice dont on était les victimes.
14-ELLE
Un scandale qu'il fallait fuir absolument.
15-ELLE-MÊME
Un danger qui nous guettait.
16-ELLE
Quelqu'un qui souhaitait notre mort.
17-ELLE-MÊME
C'était un jeu.
18-ELLE
C'était un jeu mais on avait peur pour vrai.
19-ELLE-MÊME
Oui mais pas très longtemps.
20-ELLE
Parce que, toujours, après une heure de marche, à peine, même pas, tu pleurais et on devait arrêter de partir et rentrer à la maison.
21-ELLE-MÊME
J'avais froid, et on n'avait jamais assez à manger dans notre sac à dos.
22-ELLE
C'est pas grave, les gens qui s'enfuient ont froid, et souvent ils n'ont rien à manger! Mais ils continuent quand-même de partir!
23-ELLE-MÊME
Oui mais eux c'est du vrai. Nous c'était du jeu.
24-ELLE
Et alors?
25-ELLE-MÊME
Alors nous, on n'avait rien à fuir, rien à rêver non plus, on vivait déjà le rêve américain de tous ceux qui partent vers l'Amérique, alors quoi? Tu voulais quoi?
26-ELLE
Je voulais partir d'ici pour toujours.
27-ELLE-MÊME
Où ça?
28-ELLE
N'importe où.
29-ELLE-MÊME
Genre... pour le geste? Pour la protestation?
30-ELLE
Oui.
31-ELLE-MÊME
Tu trouves pas ça un peu... adolescent?
32-ELLE
On avait quatorze ans. C'est normal d'avoir un comportement adolescent à quatorze ans.
33-ELLE-MÊME
C'est vrai. Mais aujourd'hui, ça fait longtemps que t'as plus quatorze ans, et tu veux encore jouer à partir.
34-ELLE
Pas jouer. Partir.
35-ELLE-MÊME
T'es certaine?
36-ELLE
Laisse-moi tu m'énerves.
37-ELLE-MÊME
Toi aussi tu m'énerves.
38-ELLE
Un double ne vous laisse jamais tranquille. C'est une plaie, une vraie.
39-CAROLE
Partir, partir, tourner le dos, s'enfuir, arracher de sa tête tout ce qui fais mal. Fermer les yeux et foncer en avant sans se retourner. Et s'envoler.
Inévitablement, la mémoire regarde en arrière. Inévitablement des détails rappellent qu'on est pétri de cette terre.
Revenir. Rentrer. Se reposer. Retrouver des instants de l'enfance. Les dépoussiérer. Se souvenir. Pleurer un mort. Perpétuer la race. Planter un arbre pour marquer son territoire, pour s'enraciner un peu plus, pour se forcer à rester. Au moins une petite partie de soi. Au moins, une idée de soi.
Recommencer, repartir, en emportant cette fois dans ses valises l'arbre généalogique et la carte du monde, et dans la bouche un arrière goût d'amertume.
Comprendre que l'Eldorado comme le Paradis perdu sont des vues de l'esprit. Et continuer.
Revenir ? Peut-être un jour, pour mourir sous le soleil des ancêtres.
Un temps
40-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Je reprends bientôt l’avion.
Carole met sa casquette.
Les deux en bouts de pistes, face public.
41-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Et la Belgique, qu’est-ce qu’elle a, elle pue ?
42-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Non, mais…
43-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Mais quoi ?
44-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Mais j’ai des choses à faire ailleurs.
45-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Comme quoi, par exemple ?
46-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Je vais écrire une pièce de théâtre aux Etats-Unis.
Et puis j’irai travailler en France.
47-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Une quoi ?!
48-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Du théâtre…
49-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Et la télé, ça ne t’intéresse pas ?
50-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
J’en ai déjà fait…
51-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
On gagne mieux, non ?
52-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Littéralement, on peut même dire qu’on « gagne ».
Dans le théâtre il n’y a rien à « gagner ».
53-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Pourquoi tu le fais, alors ?
54-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Parce que je ne travaille pas que pour l’argent.
55-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
T’es un marrant, toi.
Mais hé, je reviens à ma question :
La Belgique, elle pue ?!
56-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Non, elle ne pue pas.
57-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
C’est pas bien, ici ?
58-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Si si, très bien.
59-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
C’est quoi, que t’aime pas ?
Le roi, c’est ça ?
60-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Non non, enfin si, euh…
Je n’ai rien contre le roi.
61-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Parce qu’il y a beaucoup de gens qui n’aiment pas le roi,
Et c’est vrai qu’il est un peu radin.
Mais il est très calé en motos, tu savais ?
62-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Oui oui, je savais.
63-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Et ça c’est plutôt cool, non ?
64-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Si tu le dis…
65-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Non mais franchement, la Belgique, c’est le paradis !
Si on regarde bien, comparé à d’autres, c’est le paradis !
T’as vu la couverture sociale qu’on a ?!
Et l’aide à l’emprunt ?
Moi j’ai calculé : à 55 ans, je serai propriétaire !
Et les congés payés, et le treizième mois…
66-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Je ne sais pas, je ne connais pas bien tout ça.
67-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Ah oui, toi tu es un…
Tu te la joues artiste, c’es ça ?
68-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Je suis un artiste, ne vous déplaise.
69-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Et c’est où, que tu veux t’expatrier, aux Etats-Unis c’est ça ?
Je te signale qu’au Québec ils parlent français,
Ce serait peut-être un peu plus facile, non ?
70-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Je ne cherche pas à m’expatrier, je vais là où il y a du travail, c’est tout.
71-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Et la Belgique, elle pue ?!
72-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
La Belgique c’est pour les gens qui restent.
Pas pour les gens qui passent : qui partent et qui reviennent, puis qui repartent.
Bonsoir.
Un temps.
Projections des photos de la Belgique
73-OLIVIER
La Belgique, c’est un pays de discrétion et de compromis.
Petit pays, pays jeune à la mentalité vieille, pays en pré-fabriqué.
Pas d’ambition, mot tabou, mot obscène.
On a eu le Congo et on s’en culpabilise encore.
On a eu des poètes mais on ne les enseigne pas dans les écoles.
Le cours de français est consacré à la grammaire, longtemps,
Et à la littérature française, un peu.
En Belgique nous avons de bons linguistes et de bons philologues.
On aime respecter les règles et les appliquer.
On aime établir une norme, et nous y tenir.
L’auteur du « Bon Usage » est belge, ça veut tout dire.
En Belgique la vieillesse apparaît vers l’âge de vingt-cinq ans.
On voit des couples économiser pour leurs vieux jours,
Et « se sacrifier » pour leurs enfants.
La Belgique est catholique et nul ne peut y échapper,
Même pas les socialistes du sud et leurs curés athées.
Quand on est artiste on doit « faire dans le social »
Les Frères Dardenne sont là pour le prouver.
Et nous sommes fiers d’eux, même si personne n’a vu leurs films !
Les Belges n’ont pas le temps de s’emmerder.
Il y a tout de même Jan Bucquoy et l’entarteur, Benoît Poelvoorde et Tatayet.
La Belgique ne craint pas la vulgarité.
On se souvient d’un premier ministre chevauchant un faux taureau
Lors d’une visite en Amérique, avant de vider quelques tonneaux de bière.
Les hommes politiques sont gros, comme au dix-neuvième siècle dans les
Caricatures de Daumier.
La Belgique a des lourdeurs d’estomac et des impôts à payer.
Elle éclaire ses autoroutes pour qu’on ne l’oublie pas.
Derrière la modestie il n’y a pas d’humilité, mais un orgueil mauvais,
Jaloux et matois.
La Belgique est replète, contente d’elle-même, repue à satiété.
Laissez-la digérer.
Laissez-la mourir dans son sommeil.
Il va pleuvoir encore, il va falloir rembobiner les stores
Et mettre les côtelettes à poêler, avec les pommes de terre
Après la soupe aux poireaux.
Et moi je crache sur ça, je crache sur ce discours-là,
Sur cette vie préméditée.
Je crache sur la sécurité, sur le planning des familles,
Sur les « femmes prévoyantes socialistes ».
Je crache sur les syndicats chrétiens et sur la charité.
Je crache sur les hôpitaux et les soins de santé pour lesquels je paie des impôts :
Je veux crever comme un chien mais qu’on me laisse vivre ma vie !
Je n’ai pas peur de mourir et voilà pourquoi je vous emmerde tous.
J’emmerde la religion et la politique, j’emmerde les surveillants et les pions,
J’emmerde les flics et les délateurs zélés.
J’emmerde les collabos de la sécurité vidéoprogrammée.
J’emmerde les enfants-rois et les matrones mammaires,
J’emmerde les garde-chiourme de nos infirmités philosophiques
Et j’en appelle à Voltaire !
« La vie est soit de l’ennui soit de la crème fouettée ».
Bon appétit ô bedaines intègres.
Retour à Évelyne et sa marionnette à gaine.
74-ELLE-MÊME
... le problème c'est que tu crois pas aux symboles.
75-ELLE
Non, j'aime pas les symboles.
76-ELLE-MÊME
Alors tu peux pas partir, parce que ce serait trop symbolique.
77-ELLE
J'ai du mal avec la gravité des départs symboliques.
78-ELLE-MÊME
Tu veux dire la gravité qui tire vers le bas? Qui fait tomber les
pommes sur la tête des gens?
79-ELLE
Non, la gravité qui fait qu'on trouverait approprié d'avoir la larme à l'oeil.
80-ELLE-MÊME
Mais c'est vrai que c'est approprié, la larme à l'oeil, quand on quitte quelque part pour toujours.
81-ELLE
Mais moi je veux quitter avec légèreté, je veux quitter légèrement, pour montrer à tout le monde que le patriotisme est bel et bien révolu, qu'il faudra bien quitter définitivement notre tendance à nous approprier des territoires, et des langues, et des ancêtres, et des arbres plantés, et des lambeaux d'Histoire, que partir n'est rien d'autre que se déplacer, c'est tout, être en mouvement, comme toutes les choses qui se déplacent dans l'Univers, et qu'il n'y a pas de quoi verser une seule larme, surtout pas symbolique.
82-ELLE-MÊME
C'est tout?
83-ELLE
Oui.
84-ELLE-MÊME
Alors vas-y. Pars.
85-ELLE
...
86-ELLE-MÊME
Je le savais, que tu partirais pas.
TABLEAU 5
1-NARRATEUR
Carole? Carole, vous dites vouloir partir. Mais pour aller où?
2-CAROLE
Au Canada!
3-NARRATEUR
C’est loin le Canada !
4-CAROLE
Oui.
5-NARRATEUR
Pourquoi alors ?
6-CAROLE
J’sais pas, pour changer. Vraiment changer. Généralement un habitant de l’Amérique du Nord se sent au centre du monde. Le reste n’existe que par les quelques images qu’on veut bien lui faire gober. Et encore. Ce qui est rigolo à Montréal, c’est que les Québécois se sentent loin de tout. Leurs affinités européennes les placent à l’autre bout du monde. Au moins là-dessus on sera d’accord. Je serais intégrée, parce que comme tout le monde, je me sentirai loin.
7-NARRATEUR
Et ces gens de partout qui viennent chez-toi et qui repartent la larme à l’œil, emportant dans leurs bagages une sensation d’avoir enfin vraiment touché la vie ?
8-CAROLE
Si, si, la vie la mort, les larmes, les sensations, les émotions. J’ai les sens tellement exacerbés qu’il m’est arrivé d’éclater en sanglot devant une pub pour un shampoing. Lui parlait des racines de ses cheveux, et moi je pensais aux miennes, culturelles, floues, les ancêtres, la terre le cèdre et tout ça.
9-NARRATEUR
Et tu crois que par moins 20 degrés sous 35cm de neige ça va anesthésier tout ça ? Tu crois vraiment que tu ne te poseras plus ces questions ?
10-CAROLE
Peut-être que je pourrai me noyer dans le melting-pot des gens qui viennent d’ailleurs, qui se sentent loin, qui ont oublié les odeurs de la maison. Ici, à Beyrouth, on a un sérieux marché pour les pertes de mémoires, réécriture des évènements et diverses interprétations. On devrait quand même un jour faire comme les Québécois, « je me souviens », comme un post-it collé sur la plaque d'immatriculation des voitures. Mais il faudrait déjà être d'accord sur une version.
11- NARRATEUR
Vous en pensez quoi Évelyne, de cette fameuse devise : Je me souviens ?
Projection du mat du stade olympique dans une petite boule de souvenirs avec de la neige qui flotte.
12-ÉVELYNE
C’est vrai qu’ici, au Québec, nous nous souvenons. Nous nous remémorons. Nous ressassons. Nous donnons un sens à ce qui n'en n'a pas eu. Nous cherchons des liens de causes à effets. La neige, par exemple. Nous aimons nous souvenir de la neige, en quelle année il y en a eu plus, et puis moins, en quelle année elle est arrivée avant Noël, ou après, ou pendant, en quelle année elle a coûté cher, la neige, parce qu'il faut déneiger la neige, en quelle année elle nous a surpris au mois d'avril, recouvrant les perce-neiges. Bref, la neige ou l'absence de neige semble être un aspect fondamental de l'Histoire du Québec. Nous adorons la neige parce que ça nous fait notre épreuve collective à nous, nous pouvons détester la neige tous ensemble quand elle recouvre les voitures, quand elle sème le chaos, quand elle ferme les écoles, obligeant les parents à ne pas aller travailler parce qu'ils doivent alors surveiller leurs enfants qui jouent dans la neige au lieu d'aller à l'école, et nous pouvons, tous ensemble, maudire notre ennemi de l'ordre, notre catastrophe naturelle et démocratique, et puis, à l'international ça fait rêver, un pays de neige, la cape blanche, l'or blanc, tout ça, et surtout nous pouvons jouer à survivre à l'hiver, attendre qu'il passe et nous dire gravement: encore une fois, nous l'avons échappé belle. Et c'est à ce moment que malgré tout, malgré que nous ne sommes que des individus avec des soucis individuels, des peurs individuelles et des rêves individuels, soudain nous ne sommes plus seuls, pour avoir eu froid ensemble nous avons le sentiment d'appartenir à une collectivité frissonnante, et c'est grisant.
13-CAROLE
Je crois que je pourrais me plaire au Canada. La guerre aussi peut être considérée comme une catastrophe naturelle.
TABLEAU 7
1-NARRATEUR
Évelyne, vous êtes très cynique envers vos concitoyens. D’où cela vous vient-il?
Projection du tourne-disque monde.
3-ÉVELYNE-ENFANT
Mais Maman, est-ce qu'ils le savent?
4-LA MÈRE (CAROLE)
De quoi?
5-ÉVELYNE-ENFANT
Les gens du Mozambique, est-ce qu'ils le savent qu'ils vont mourir à 40 ans?
6-LA MÈRE (CAROLE)
Ils vont pas nécessairement mourir à 40 ans, qu'est-ce que tu racontes?
7-ÉVELYNE-ENFANT
Mais est-ce qu'ils le savent que nous, on va durer plus longtemps qu'eux?
8-LA MÈRE (CAROLE)
Quoi?
9-ÉVELYNE-ENFANT
Est-ce que quelqu'un leur a dit qu'il y a des pays où les gens vivent le double de leur vie à eux?
10-LA MÈRE (CAROLE)
Hein? Je comprends pas...
11-ÉVELYNE-ENFANT
Est-ce que l'espérance de vie, ça veut dire le plus de vie qu'on peut espérer? Le maximum? On peut pas espérer plus de vie que son espérance de vie??
12-LA MÈRE (CAROLE)
Non, c'est juste des statistiques.
13-ÉVELYNE-ENFANT
Ça veut dire que c'est pas vrai?
14-LA MÈRE (CAROLE)
Non, ça veut pas dire ça...
15-ÉVELYNE-ENFANT
J'espère qu'ils les ont pas lu, les statistiques, ça doit être décourageant. Est-ce qu'on leur a caché les statistiques?
16-LA MÈRE (CAROLE)
Je pense pas qu'ils aient accès aux statistiques.
17-ÉVELYNE-ENFANT
Alors ils pensent que tous les humains meurent à 40 ans?
18-LA MÈRE (CAROLE)
Je sais pas...
19-ÉVELYNE-ENFANT
... Ça voudrait dire que l'année prochaine, tu meurs.
20-LA MÈRE (CAROLE)
Quoi?
21-ÉVELYNE-ENFANT
Si tu étais née au Mozambique, tu mourrais l'année prochaine, t'as 39 ans.
22-LA MÈRE (CAROLE)
Bon ça suffit, je suis fatiguée.
23-ÉVELYNE-ENFANT
Moi aussi. Je suis épuisée. C'est fatigant de se parler, hein Maman?"
Evelyne, se lève, va prendre le micro et se met à chanter
24-ÉVELYNE
J’aurais voulu savoir mais je n’y suis pas arrivée
Quand le soir est venu je me suis écroulée
Près de la télé…
Il y a des soirs comme ça et chacun s’en souvient
Où l’on ne s’y retrouve pas
Où on ne retrouve rien…
J’aurais tellement voulu
Oui tellement voulu
Savoir
Mais je ne sais plus rien
Et tu le sais très bien
Comment dire les mots qui ne veulent pas venir
Comment oser comment ne pas tricher
Dans cette éblouissante nuit qu’est vivre ?
Pourquoi le taire et pourquoi s’en faire
C’est toujours pareil toujours plus loin
Plus haut plus fort jusqu’à la mort !
J’aurais tellement voulu
Oui tellement voulu
Savoir
Mais je ne sais plus rien
Oh rien de rien
C’est une étrange sensation un peu d’automne un peu d’été
Et l’on voudrait tout arrêter
Car sinon
C’est une cruelle décision qui va la prendre pas toi pas moi
C’est comme un film qu’on rembobine
Comme une fleur qui s’étiole
J’aurai tellement tellement tellement voulu !!
Les deux autres applaudissent timidement.
TABLEAU 8
1-NARRATEUR
Merci. Merci Évelyne. Est-ce que vous êtes tous comme Évelyne, auriez-vous tellement tellement voulu faire autre chose de vos vies?
2-OLIVIER
Titres de thèses.
3-CAROLE
Que nous aurions pu écrire.
4-OLIVIER
Mais que nous n’écrirons pas.
5-EVELYNE
Nous aurions pu les écrire, ces thèses.
6-CAROLE
Nous pourrions les écrire.
7-OLIVIER
Seulement, nous ne le ferons pas.
8-EVELYNE
Voilà.
9-CAROLE
Bon je commence?
10-OLIVIER
Bien sûr, je t’en prie.
11-EVELYNE
Oui, on t’en prie.
12-CAROLE
De la perpétuelle contradiction entre l’être créateur et l’être social.
13-EVELYNE
De l’incapacité de dire alors qu’on parle.
14-OLIVIER
De l’inconfort qui vous brûle lentement, et de l’habitude de cet inconfort et de cette brûlure.
15-EVELYNE
De la sensation de vivre en spectateur de sa propre vie.
16-CAROLE
De la bouleversante relativité de notre existence dans une perspective cosmique.
17-OLIVIER
Du masochisme de la mémoire qui mystérieusement privilégie les plus mauvais souvenirs.
18-EVELYNE
De l’extase que l’on poursuit en se demandant si elle n’est pas que concept.
19-CAROLE
De cette fâcheuse tendance à s’apitoyer sur son sort.
20-OLIVIER
De cette conviction aveugle que nous méritons davantage.
21-EVELYNE
De l’intranquillité, dont on regrette qu’elle soit déjà dans le titre d’un livre de Pessoa.
22-OLIVIER
De tous les titres de livres qu’on aimerait avoir écrits ne serait-ce que pour leur titre.
23-CAROLE
De l’insouciance dont on ne peut jouir parce qu’elle nous semble aussitôt inappropriée.
24-EVELYNE
Des vertus qui sont passées de mode telles la grâce, l’honneur et la constance.
25-OLIVIER
De l’argent qui sied mal aux artistes.
26-CAROLE
De notre faculté à croire, de tout notre cœur, les compliments même les moins sincères.
27-EVELYNE
De notre acharnement à tenter de nommer l’innomable.
28-OLIVIER
De la lente érosion de notre cerveau.
29-CAROLE
De notre vanité collective et individuelle dont on a un peu honte mais à laquelle on tient plus que tout au monde.
30-OLIVIER
De notre arrogance, de notre suffisance, de notre mollesse, de notre lâcheté de notre caractère impitoyable et belliqueux et insatiable, de notre convoitise de notre aveuglement de notre trivialité de notre mépris de notre infidélité de notre paresse de notre contentement de notre avarice de notre hypocrisie de notre cruauté de notre orgueil de notre légèreté de notre grossièreté de notre cynisme de notre ruse de notre amertume de notre rancœur de notre médiocrité…
31-NARRATEUR
Ça va, Olivier?
32-OLIVIER
Oui oui, excusez-moi…
33-NARRATEUR
Vous êtes fatigué? Vous voulez qu’on arrête?
34-OLIVIER
Non, non, on continue, ça va aller…
TABLEAU 9
1-NARRATEUR
D’accord.Continuons. Parlez-nous des mœurs de votre pays et de sa culture.
2-CAROLE (en audio sur musique lancinante)
Liquide vaisselle
Shampoing long and strong
Lifé (prononcer en allongeant le i – ea anglais)
Cotton tige
Riz
Labné
Coriandre
Oignons verts
Oignons blancs
Tomates
Concombres
Figues séchées
Noix
Amandes
Kebbé boulettes
Jarret de veau
Pois chiche
Crème de sésame
Jus d’oranges amères de chez Wadad
Bières
3-ÉVELYNE
Villeray, Faillon, de Castelneau, Jean-Talon, et voilà le marché, avec des fleurs et des fruits, comme le poème de Verlaine.
Tout est fait pour me rappeler que je suis une bourgeoise qui fait ses courses, qui est dans le droit chemin, celui de la consommation bio-locale-et-multiculturelle. J’achète des pommes, non merci je n’ai pas besoin d’un sac en plastique, mon Dieu comment se fait-il que je sois si inconfortable, et pourtant j’en suis certaine, j’ai l’air d’une jeune urbaine ravie de faire ses emplettes au marché par un matin ensoleillé, j’ai l’air de ceux qui lèvent le nez sur les supermarchés, tellement vulgaires, ceux qui regardent de travers les banlieusards qui viennent au marché en voiture, quelle hérésie, si l’on vient au marché, on s’y rend à pied, ou en vélo, idéalement avec un panier en osier.
Et je croise des gens de mon quartier qui font comme moi leurs courses au marché. Je distribue les sourires de circonstances pour qu’on me laisse tranquille, et quand nos regards se rencontrent, quelle horreur, c’est comme si nous nous félicitions en silence, comme si nous nous approuvions réciproquement dans nos choix tellement judicieux, tellement responsables, tellement esthétiques. Unis dans le snobisme alimentaire nous ne nous disons rien, et pourtant je jure que j’entends Nous avons vraiment de la chance de vivre ici, n’est-ce pas, bien sûr on fait sa chance, nous aurions pu faire des choix moins heureux, tandis qu’ici près du marché, oh oui nous sommes ici chez nous, bien plus que tous les autres qui viennent d’ailleurs et en voiture, nous mangeons sainement, nous n’achetons pas n’importe quoi, c’est vrai que c’est pas donné il faut avoir les moyens, mais bon, on fait sa chance.
Projection d’un bocal à poissons qui déborde sans cesse…
4-ÉVELYNE-ENFANT
Maman?
5-LA MÈRE(CAROLE)
Oui ma chérie?
6-ÉVELYNE-ENFANT
La dame, là-bas, tout en noir, c’est une religieuse?
7-LA MÈRE(CAROLE)
Non. C’est une veuve. Et on ne pointe pas les gens.
8-ÉVELYNE-ENFANT
Comment tu le sais, tu la connais?
9-LA MÈRE(CAROLE)
Non, mais c’est une Italienne, et les Italiennes s’habillent tout en noir, comme ça, quand elles sont veuves.
10-ÉVELYNE-ENFANT
Veuve, ça veut dire que son enfant est mort?
11-LA MÈRE(CAROLE)
Non, ça veut dire que son mari est mort.
12-ÉVELYNE-ENFANT
Alors, c’est quoi, le mot, quand c’est ton enfant qui est mort?
13-LA MÈRE(CAROLE)
… Y a pas de mot, pour ça.
14-ÉVELYNE-ENFANT
Pourquoi elle s’habille en noir?
15-LA MÈRE(CAROLE)
Je sais pas, c’est culturel.
16-ÉVELYNE-ENFANT
Quand tu sais pas, tu dis toujours que c’est culturel.
17-LA MÈRE(CAROLE)
Ce que je veux dire c’est que, souvent, dans la communauté italienne, les femmes qui ont perdu leur époux s’habillent en noir. Pour le deuil.
18-ÉVELYNE-ENFANT
Pour toujours?
19-LA MÈRE(CAROLE)
Oui.
20-ÉVELYNE-ENFANT
Même leur pyjama?
21-LA MÈRE(CAROLE)
Je sais pas.
22-ÉVELYNE-ENFANT
C’est pour montrer qu’elles sont tristes?
23-LA MÈRE(CAROLE)
J’imagine, oui.
24-ÉVELYNE-ENFANT
Si papa mourait, est-ce que tu t’habillerais en noir pour toujours?
25-LA MÈRE(CAROLE)
Euh… non, je crois pas, non.
26-ÉVELYNE-ENFANT
Et pour l’enterrement?
27-LA MÈRE(CAROLE)
Quoi, l’enterrement?
28-ÉVELYNE-ENFANT
Est-ce que tu vas t’habiller en noir pour l’enterrement de papa?
29-LA MÈRE(CAROLE)
Sans doute mais là, papa est pas mort, pis peut-être que je vais mourir avant lui, mais est-ce qu’on peut parler d’autre chose??
30-ÉVELYNE-ENFANT
Oui oui, c’est juste que je me demandais.
31-LA MÈRE(CAROLE)
Ben arrête un peu de te demander.
32-ÉVELYNE-ENFANT
…
33-LA MÈRE(CAROLE)
…
34-ÉVELYNE-ENFANT
Si tu meurs je vais m’habiller en noir pour toute la vie.
35-LA MÈRE(CAROLE)
Pense pas à ça, ma chérie, tu vas te faire de la peine.
Un temps
36-ÉVELYNE-ENFANT
Maman! Regarde le monsieur, il arrose le trottoir!
37-LA MÈRE(CAROLE)
Oui.
38-ÉVELYNE-ENFANT
Il GASPILLE!!
39-LA MÈRE(CAROLE)
Oui, oui. Parle moins fort.
40-ÉVELYNE-ENFANT
Moi tu me laisses pas prendre ma douche longtemps comme je voudrais, tu dis qu’il faut pas gaspiller l’eau, mais à lui tu lui dis rien!
41-LA MÈRE(CAROLE)
Je suis pas sa maman, à lui.
42-ÉVELYNE-ENFANT
Je vais lui dire, moi.
43-LA MÈRE(CAROLE)
Non!
44-ÉVELYNE-ENFANT
Pardon Monsieur, je ne veux pas paraître impolie, et sachez que c’est une initiative personnelle que ma mère DÉSAPPROUVE, mais je tiens à vous dire que votre comportement est IRRESPONSABLE, sans doute bien involontairement de votre part, et je ne peux me taire devant cette façon DÉSINVOLTE que vous avez de gaspiller l’eau potable, qui est un bien public et qui risque, à cause de gens comme vous, de devenir une ressource PRIVATISÉE, donc hors de la portée des moins nantis, et je crois que ni vous ni moi ne souhaitons qu’une telle chose se produise, n’est-ce pas?
45-L’ITALIEN (OLIVIER)
Nice to meet you, sweet heart, how old are you?
46-ÉVELYNE-ENFANT
Maman, il parle pas français!
47-LA MÈRE(CAROLE)
Hello Sir. Sorry about that…
48-L’ITALIEN (OLIVIER)
You have a nice little girl. What was she saying?
49-LA MÈRE(CAROLE)
Nothing, she just likes talking to people. Have a nice day, sir.
50-L’ITALIEN (OLIVIER)
You too, good by!
51-LA MÈRE(CAROLE)
…
52-ÉVELYNE-ENFANT
…
53-LA MÈRE(CAROLE)
…
54-ÉVELYNE-ENFANT
… Il apprendra jamais le français si tout le monde lui parle en anglais.
55-LA MÈRE(CAROLE)
Bon, bon.
56-ÉVELYNE-ENFANT
Il me semble que le français est suffisamment menacé pour qu’on en prenne soin… Tu me reprends toujours quand je glisse un mot anglais dans mes phrases, comme « cool » ou « dark », mais…
57-LA MÈRE(CAROLE)
Bon ça suffit. Il faut être tolérant.
58-ÉVELYNE-ENFANT
Le problème c’est que t’es tolérante avec tout le monde sauf avec moi.
Projection d’un communiqué émis par la ville de Bruxelles.
59-OLIVIER :
Voici un communiqué de la Ville de Bruxelles.
« En ville, lorsqu’un habitant choisit de posséder une voiture, il peut obtenir une carte de riverain qui lui permet de stationner gratuitement dans le quartier, ce qui entraîne l’utilisation privative d’environ 8m2 d’espace public. Un riverain non motorisé, par contre, ne disposera pas de cet avantage.
…
Avec le projet « 8m2 », le collectif veut donc passer un message à leur conseil communal : piétons et cyclistes revendiquent le droit de pouvoir occuper la même portion d’espace public que leurs concitoyens qui choisissent de posséder une voiture.»
Et maintenant, hélas, comme nous sommes à Bruxelles, je dois vous le lire en flamand.Eh oui!
« PROJECT 8m2 : Verover 8 vierkante meter publieke ruimte op de auto alse en stadsbewoner ervoor kiest een auto te bezitten, kan hij een bewonerskaart krijgen waarmee hij in de wijk gratis kan parkeren en dus 8m2 van de openbare ruimte inpalmt voor privégebruik.
Maar met hun actie willen de deelnemers van het project « 8m2 » verder gaan dan sensibiliseren. Het project is een boodschap aan hun gemeentebestuur : ze willen eenzelfde deel van de openbare ruimte kunnen gebruiken als hun medeburgers met een auto.
Un temps.
60-OLIVIER
Vous comprenez pourquoi on n’est pas bilingue ?
61-CAROLE :
C’était déjà pas fameux en français…
62-OLIVIER
Qu’est-ce que t’as dit ?
TABLEAU 10
1-NARRATEUR
C’est bon, on va en rester là. Est-ce que votre écriture est influencée par l’actualité de votre pays?
2-CAROLE (en audio sur musique lancinante)
Banque lundi 11h30
Appeler la sureté générale
Mohammad affiches
Revoir budget
Remanier le monologue avec Zeina (2h de travail)
Travailler scène du démembrement, le dépeçage (quand?)
Filage lumière
Finaliser flyers (logos sponsors)
Trouver cadeau pour Hagop
Echarpe rouge
Refaire l’ourlet de la robe
Pshitt vodka eau pour les coulisses
Cordonnier
Multiprise
Terminer listing invitations (transmettre à Mona)
Réserver au Baromètre 15 personnes
Interview radio Liban
Sourire plus souvent
3-SERGENT (OLIVIER)
Vous venez pour quelle pièce ?
4-AUTEURE (CAROLE)
« Reconstitution d’une Madone » c’est une création qui raconte l’histoire d’une femme qui a perdu son mari pendant la guerre.
5-SERGENT (OLIVIER)
Ah oui… c’est vous. Je vous en prie installez-vous
6-AUTEURE (CAROLE)
Merci
7-SERGENT (OLIVIER)
Votre texte est arrivé jusque chez madame le colonel, demoiselle, je ne sais pas si vous vous rendez compte
8-AUTEURE (CAROLE)
Non pas vraiment, je viens pour l’autorisation, on joue la semaine prochaine
9-SERGENT (OLIVIER)
Oui, je vois ça dans le dossier, et vous étiez là il y a un mois pour la même raison
10-AUTEURE (CAROLE)
Tout a fait, le mois précédent aussi
11-SERGENT (OLIVIER)
Mais demoiselle, je croyais qu’on avait été clairs, vous ne pouvez pas présenter une telle œuvre dans les théâtres ici. Que vont penser les gens ! que nos jeunes filles sont dévergondées, allons…
12-AUTEURE (CAROLE)
Monsieur, votre collègue m’a fait comprendre qu’en faisant quelques remaniements nous aurions l’accord. Je vous ai présenté un texte modifié, maintenant j’aimerais avoir le papier, on joue la semaine prochaine.
13-SERGENT (OLIVIER)
Mmh… je crois que je ne me suis pas fait bien comprendre. Chère demoiselle vous êtes charmante et semblez être intelligente vous comprenez qu’on ne peux pas décemment présenter un tel objet au public, vous savez les gens sont très influençables, ils pourraient mal le prendre.
14-AUTEURE (CAROLE)
Monsieur, nous savons qu’environ 2 pour cent de la population se déplace pour aller au théâtre, ce n’est pas mon texte qui va pervertir la morale de la population.
15-SERGENT (OLIVIER)
Ha ha ha, vous avez raison, vous ne changerez pas la face de monde avec cette pièce, mais quand même. Et puis ce n’est pas qu’une question de morale, voyez vous, cette scène là, celle où cet étrange personnage dépèce un homme et met ses membres dans un frigo pendant des années, franchement, je me demande où vous allez chercher ces idées loufoques vous autres…
16-AUTEURE (CAROLE)
Dans le journal monsieur
17-SERGENT (OLIVIER)
Non mais les artistes ne se rendent pas compte, quelle image voulez-vous donner de nous, ici c’est un pays respectable et respectueux de tous. Il est de notre devoir de préserver cette réputation. Il y a des sujets qu’on ne peut pas aborder, c’est tout.
18-AUTEURE (CAROLE)
J’aimerais parler à votre collègue s’il vous plait. Il m’avait dit qu’il me donnerait le papier si je faisais quelques modifications dans le texte.
19-SERGENT (OLIVIER)
Mon collègue et moi c’est la même chose chère demoiselle
20-AUTEURE (CAROLE)
Eh bien dans ce cas monsieur, je vous prie de bien vouloir me donner ce papier, je n’ai pas de temps à perdre.
21-SERGENT (OLIVIER)
Calmez vous jeune fille, ah vous avez un drôle de caractère vous. Vous êtes mariée ? je plains votre mari si c’est le cas.
22-AUTEURE (CAROLE)
J’attends mon autorisation
23-SERGENT (OLIVIER)
Madame le colonel est très occupée mais comme vous m’êtes sympathique j’ai insisté pour lui parler.
24-AUTEURE (CAROLE)
Eh bien ?
25-SERGENT (OLIVIER)
Je suis désolée jeune demoiselle, ca ne va pas être possible.
26-AUTEURE (CAROLE)
Monsieur je travaille sur cette pièce depuis deux ans, je me suis démenée toute seule pour réunir un financement, une équipe de gens passionnés qui acceptent de travailler pour un salaire ridicule, nous mettons toute notre énergie dans les répétitions depuis 1 mois et demi, et la première est pour la semaine prochaine. Je ne partirais pas d’ici sans le papier de l’autorisation.
27-SERGENT (OLIVIER)
Je vous trouve bien patiente pour quelqu’un qui n’a pas de temps à perdre. Mais dites moi, vous avez habité à l’étranger n’est-ce pas ?
28-AUTEURE (CAROLE)
Je voudrais parler à madame le colonel.
29-SERGENT (OLIVIER)
Puisque je vous dis qu’elle est très occupée. Et puis je ne suis pas sur que ce soit une bonne idée. Entre nous elle a été un peu choquée par vos dires, c’est vrai, le monologue de la madone qui évoque sa frustration physique depuis la disparition de son mari. C’est vraiment réduire la femme à un simple objet sexuel.
30-AUTEURE (CAROLE)
Je suis sure que madame le colonel, aura l’ouverture d’esprit de discuter de cette scène ainsi que des autres, après tout madame le colonel est une femme et je suis certaine qu’elle peut comprendre le personnage principal de la pièce, pouvez-vous me prendre un rendez-vous avec elle ?
31-SERGENT (OLIVIER)
Jeune fille je vous trouve bien agressive. Vous devez avoir des tensions à relâcher. Qu’en pensez vous, nous pourrions nous retrouver ce soir pour discuter de votre texte en privé. Je verrais ce que je peux faire pour vous.
32-AUTEURE (CAROLE)
Ça va pas non ? Vous allez me prendre un rendez vous avec la colonel oui ou non ?
33-SERGENT (OLIVIER)
Elle est très occupée
34-AUTEURE (CAROLE)
Très bien, je trouverais le moyen de prendre un rendez-vous toute seule. Au revoir.
35-SERGENT (OLIVIER)
Dieu soit avec vous. Pauvre petite.
Projection :
Nelly Arcand.
Romancière québécoise. 1974-2009
Elle a écrit :
Putain
Folle
À ciel ouvert
Paradis clef en main
Puis apparaît un livre vierge avec, à l’intérieur, des images de la ville en mouvement.
36-ÉVELYNE
Nelly Arcand tu t’es enlevé la vie, tu t’es arrêté de vivre exprès, tu t’es arrêté d’écrire pour toujours. Ce matin on dit de belles choses sur toi à la radio, tu ne peux pas les entendre et c’est dommage, on parle de ton regard sur nous qui va nous manquer, on parle de ton œuvre, on parle de ta jeunesse, de ta détresse, personne n’ose véritablement parler de ta beauté, à part comme d’un encombrement, d’un écran entre le monde et toi, d’une chose un peu honteuse, un peu déplacée dans un monde littéraire aussi respectable qu’est le nôtre.
Je ne te félicite pas. Tu n’as pas fait ton travail Nelly, tu n’as pas fait on travail d’écrivain jusqu’au bout, tu as abandonné ton travail et nous tous, et tu me laisses toute seule, on aurait pu parler, c’est trop tard. Est-ce que tu ne croyais plus à l’amour? À la littérature? Aux médicaments?
Nous serions peut-être devenues amies, j’aurais trouvé la force de ne pas envier ta blondeur de plage et ta poitrine comme un buffet, je les aurais reçues comme je reçois tes mots, avec humilité et gratitude, et je t’aurais dit, au moment opportun, ne meurs pas s’il te plaît, écris plutôt, sois belle, et écris.
Et je t’aurais parlé de quand nous allons vieillir, et comme la vie est bien faite puisque nous vieillirons au rythme de nos renoncements, exactement, si bien que ce ne sera pas si pénible et terrifiant que ça en a l’air, et après je t’aurais dit, Nelly, mon amie, nous demandons tout à la littérature et lui donnons bien peu, trop peu encore, tu le sais, il faudra travailler plus fort, n’est-ce pas, tu le sais Nelly que, toi et moi, chacune de notre côté, devrons travailler bien plus fort et que, pour nous, il n’y a pas de ligne d’arrivée, il n’y a pas de victoire, il n’y a pas de repos du guerrier.
Nelly, tu es morte à 35 ans et moi j’ai bientôt le même âge que toi et alors je ne sais pas ce qui va arriver, dis-moi, qu’est-ce qui arrive de si terrible à une femme de 35 ans qui écrit?
Projection :
« Le Petit Château : Centre ouvert pour demandeurs d’asile. Il est encore aujourd’hui, avec ses 640 places, le plus grand centre d’accueil de toute la Belgique. »
37-OLIVIER
Pendant que tu meurs au Petit château,
Ô sans-papiers, ô toi mon frère,
Je m’en vais jouer au théâtre.
Pendant que tu meurs au Petit-château,
De ta grève de la faim dont le pays se moque
Comme d’une guigne,
Je m’en vais dire un texte ce soir sur un plateau de bois.
Pendant que tu meurs au Petit-Château,
Parce que le ministre de l’intérieur n’a pas voulu réviser ton cas,
Je m’en vais dire quelques mots.
Pendant que tu meurs, ô sans-papiers, ô toi mon frère,
De l’indifférence de tout un peuple
Qui jette son surplus dans des sacs en plastique
Deux fois par semaine,
Je m’en vais sur une scène enfiler un costume.
Pendant que tu meurs,
Mon ami, mon frère,
De ton ventre vide et du tréfonds de tes prières
Inentendues,
Je m’en vais faire le pitre dans un théâtre des beaux quartiers.
Pendant que tu meurs au Petit-château,
Toi le sans-papiers,
Toi l’illégitime,
Toi le paria,
Je m’en vais dire des mots
Qui ne pèseront pas.
Et puis je rentre chez moi
Et je me mets
À pleurer.
Olivier va prendre le micro et se met à chanter
1-OLIVIER :
Avec le temps va rien ne s’en va
Les jours s’en vont je ne demeure pas
Je pourrais passer ma vie à refuser
Oh j’ai toujours eu du mal à accepter
Pourquoi se lever le matin
Dans mon lit douillet je suis bien
Pourquoi se coucher tôt la nuit
Quitter la fête le premier parti
Mon refus des choses était vif
J’aurais voulu être plus incisif
Demain salut oui je repars
Y aura-t-il encore à boire ?
C’est dur à dire j’ai craint le pire
Mais à présent tout est tout blanc
Je suis sauvage je suis rebelle
J’enfanterai des étincelles
Mon refus des choses était vif
J’aurais dû être plus corrosif
Demain eh oui oh je repars
La nuit s’éteint dans ma mémoire
TABLEAU 11
1-NARRATEUR
Merci. Merci Olivier. Au-delà de l’insatisfaction, de l’instabilité, il y a quoi? Quelle position adopterez-vous face à l’avenir ?
2-OLIVIER
Je vais appliquer à la lettre
L’injonction de ma prof de lettres :
« soyez cosmopolites et cosmochroniques ».
3-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Qu’est-ce que ça veut dire ?
4-OLIVIER
Je vais voyager dans le temps et dans l’espace.
5-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Oui mais concrètement ?
6-OLIVIER
Quoi, concrètement ?
7-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Concrètement qu’est-ce que ça veut dire ?
8-OLIVIER
Ça veut dire que je vais circuler d’un pays à un autre,
D’une culture à une autre, d’une époque à une autre.
9-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Comment ?
10-OLIVIER
Par le travail artistique, la lecture, l’écriture, et par les avions.
11-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Oui mais la Belgique, dans tout ça ?
Ton avenir ?
Ton destin national ?
12-OLIVIER
Il n’y a pas d’avenir et je ne suis pas sûr qu’il y ait encore une nation…
13-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Tu es un anarchiste, c’est ça ?
Tu es communiste ?
14-OLIVIER
J’ai été élevé dans des valeurs de droite,
Et aujourd’hui je suis à gauche, oui.
15-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Mais prendre l’avion, c’est bien beau, ça,
Mais ça coûte cher !
Comment peux-tu être de gauche et appliquer une mentalité libérale ?
16-OLIVIER
On peut être de gauche et prendre des avions.
17-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Tu ne réponds pas à la question.
18-OLIVIER
J’ai été à l’école chez les jésuites.
19-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Tu n’étais pas assez bon élève pour t’en prévaloir.
20-OLIVIER
Leur enseignement touche aussi les élèves médiocres.
21-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Moi j’ai été à l’Athénée.
J’ai reçu l’enseignement laïque, de l’Etat !
22-OLIVIER
C’est très bien.
Je suis pour la laïcité.
23-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Ah, l’ironie condescendante de celui qui se croit supérieur !!
Tu n’es pas meilleur que moi.
24-OLIVIER
Loin de moi cette idée.
25-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Même si tu voyages, tu retrouveras les mêmes problèmes partout !
26-OLIVIER
Oui mais pas le même climat.
27-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Ah tu vas voyager pour changer de climat…
28-OLIVIER
Pour changer d’air, oui, de temps en temps ça fait du bien.
29-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Et où vas-tu aller ?
30-OLIVIER
En Europe, en Amérique, en Afrique.
31-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
C’est tout ?
L’Inde, l’Asie, ça ne t’intéresse pas ?
32-OLIVIER
La vie est longue.
On verra.
33-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Qu’est-ce que tu vas faire de ton chat ?
34-OLIVIER
Mon chat est mort.
Il y a longtemps.
Évelyne ressort sa petite marionnette à gaine.
38-ELLE-MÊME
... Alors tu pars ou tu restes?
39-ELLE
Je reste en parlant de partir.
40-ELLE-MÊME
Ah bon.
41-ELLE
C'est la position la plus confortable: c'est moins déstabilisant, tout demeure dans la projection, une projection de soi dans l'infini, dans le déplacement, dans le voyage, et dans un éventuel retour acclamé par ceux et celles à qui on aura manqué... non vraiment c'est très pratique, de partir tout en restant.
42-ELLE-MÊME
Ça te convient.
43-ELLE
Oui ça me convient. Et quand vraiment me prend un goût plus concret de dépaysement, je traverse le Parc Jarry (un très laid parc, qui a une valeur sentimentale pour moi parce qu'il a accueilli le Pape dans le temps où je croyais en lui et en son Dieu), je me retrouve dans Parc-Extention, et là je ne sais plus qui je suis tellement je suis ailleurs, et après j'attends qu'il fasse tout noir pour traverser le parc en sens inverse, pour avoir peur qu'il m'arrive quelque chose dans le parc et dans le noir, et je rentre essoufflée, mon coeur bat enfin très fort, je deviens consciente de sa fonction, et alors seulement je suis absolument certaine d'être vivante.
44-ELLE-MÊME
C'est tout?
45-ELLE
Oui.
46-ELLE-MÊME
Tu voyages de chez toi à Parc-Extention et ça te fait sentir vivante?
47-ELLE
Je sens que tu minimises.
48-ELLE-MÊME
Non, non...
49-ELLE
... Mais l'important, c'est de vivre une aventure à sa mesure...
50-ELLE-MÊME
Sans doute...
51-ELLE
Il faudra que tu viennes la prochaine fois. Si tu me promets de te taire un peu, d'arrêter de me poser des questions embarrassantes, la prochaine fois je t'amène.
52-CAROLE
Je reste. J'irais vous voir à Montréal, j'irais encore ailleurs, découvrir de nouvelles odeurs, de nouvelles couleurs, de nouveaux goûts, d'autres manières de vivre et de penser, mais je reviendrais toujours.
Je reste parce qu'ici, même si on ne se fait plus d'illusions, on continue de rêver, et que ces rêves lâchés comme des plaisanteries sont des pieds de nez au destin. Parce que le sale espoir est ici plus coriace que le cafard.
Je reste parce qu'il y a tout à faire, à défaire, à refaire. Je reste parce qu'ici on n'est à l'abri de rien, et qu'il faut tous les jours retrouver son équilibre. Nous sommes des funambules marchant sur un fil tendu entre la folie et la mort, et ça nous donne des ailes. Enivrant concentré de vie, si intense tout petit pays plein de paradoxes, de contradictions, de tout et son contraire.
Je reste parce que c'est face à la barbarie que l'humanité a le plus de chance de trouver sa place.
Je reste parce que les yeux de ma grand-mère, qui recherchent aveuglément des souvenirs de la terre qu'elle a du quitter un jour sans espoir de retour, me rappellent combien ça fait mal de partir.
Je reste parce que dans ce coin du monde on touche de si près aux rouages de la vie et de la mort dans toute leur absurdité, qu'on pourrait encore inventer une religion.
TABLEAU 12
1-NARRATEUR
Il semblait bien que malgré tout, vous ne pouviez pas complètement abandonner votre patrie.
2-CAROLE
Attendez. J’ai une dernière liste.
Elle sort un papier de ses poches
4-CAROLE, PUIS LES TROIS :
C : Retrouver l’équilibre
C : Soutenir que je suis libre
C : Canaliser l’angoisse en actions
C : Grandir en restant créative
O : Refuser la poisse, continuer de rêver
E : Respirer, persévérer
C : Prendre le temps
O : S’adapter au mouvement
C : Poser ses désirs
E : Laisser venir
O : Surfer sur la vague
C : Découvrir Prague
Tous : Pourquoi pas !
C : Assumer ses choix
E : Regarder l’horizon
O : Arrêter de se faire du mouron
C : Réaffirmer son appartenance à la terre
O : Accepter la part de mystère
E : Tenir debout
Tous : Etre au rendez-vous
Noir.PROLOGUE
BANDE AUDIO
LES TROIS EN ALTERNANCE :
Irons-nous à la mer ? Irons-nous ? Aurons-nous ? Qu’aurons-nous ? Que récolterons-nous ? Récolterons-nous ? Qui récoltera la récolte ? Te coltineras-tu la récolte ? Avec quoi ? Avec un colt ? Te coltineras-tu la récolte avec un colt ? Dégaineras-tu ton colt ? Dégageras-tu ton cou ? Ton cou a-t-il une gaine ? Ta gaine colle-t-elle ? Colles-tu ton cou à ta gaine quand tu dégaines ton colt pour te coltiner la récolte ? Écoutes-tu ton cou ? Ton cou parle-t-il ? Ton cou prend-il des coups ? Ton cou fait-il coucou ? Entends-tu ton cou quand il a pris des coups et qu’il te fait coucou ? Que te faut-il ? Te faut-il du sang ? Te faut-il des os ? Tes os ont-ils des bosses ? Sont-ils véloces ? Tes bosses sont-elles véloces ? Hélas ? Tes bosses hélas sont-elles véloces au dos de tes bobos ? Tes bobos te rendent-ils beau ? Ou laid ? Aimes-tu le lait ? Laitue ? Lis-tu ? Aimes-tu lire ? Qu’aimes-tu lire ? Aimes-tu lire la littérature ? As-tu de la culture ? Ou de la confiture ? Préfères-tu la culture ? Ou la confiture ? Préfères-tu lire des livres sur la littérature ou sur la confiture ? Aimes-tu les recettes ? Aimes-tu les sucettes ? Suces-tu ? Que suces-tu ? Que, l’eusses-tu su, tu ne l’aurais pas sucé ? Que n’aurais-tu pas sucé ? Tu le sais ? Que sais-tu ? Cassais-tu ? Que cassais-tu ? Ta cassette ? Cassais-tu ta cassette en suçant ce que tu n’aurais pas dû ? Le savais-tu ? Qui te l’avait dit ? Comment l’avais-tu su ? Si tu l’avais su plus tôt, l’eusses-tu sucé ainsi ? Qui suce des cassettes cassées à force d’avoir été sucées ainsi ? Qui suce ainsi ? Qui est ici ? Qui est qui ? Es-tu toi ? Suis-je moi ? Suis-je toi ? Et toi es-tu ? Têtu ? Es-tu têtu ? Tais-toi ? Qui se tait ? Toi ? Ou moi ? Qui de toi ou de moi se tait dans son habitat ? Qui se terre ? Qui opère ? Qu’est-ce qui opère ? Es-tu opérant ? Es-tu coopérant ? Avec qui coopères-tu ? Collabores-tu ? Que laboures-tu ? Quel est le fruit de ton labeur ? Fais-tu ton beurre avec ton labeur ? Vends-tu du beurre ? Ou des fruits ? Oui ? A qui ? A qui vends-tu des fruits à la place du beurre dans un labeur infini ? Finiras-tu ?Note : le narrateur est un joué par un acteur assis au milieu du public. Nous ne le voyons à peine, et entendons sa voix au micro.
TABLEAU 1
1-NARRATEUR
Correspondances : Avoir une correspondance d’esprit avec quelqu’un…
Recevoir, ou prendre, des nouvelles du monde.
Image vidéo : drapeau de la Belgique dont la bande jaune est représentée par une bière.
2-NARRATEUR
Votre nom?
3-OLIVIER
Olivier.
4-NARRATEUR
Nationalité?
5-OLIVIER
Belge.
6-NARRATEUR
Devise nationale ?
7-OLIVIER
L’union fait la force. Mais je préfère cette phrase de notre hymne national : Toujours grande et belle
8-NARRATEUR
Grandeur ?
9-OLIVIER :
Toujours grande.
10-NARRATEUR
Poids ?
11-OLIVIER
Et belle.
12-NARRATEUR
Métier?
13-OLIVIER
Auteur, metteur en scène, comédien.
14-NARRATEUR
Raison du choix du correspondant:
14B-OLIVIER
Questionnement identitaire renforcé par l’instabilité culturelle de son pays.
Image vidéo : drapeau du Liban dont les deux bandes rouges sont représentées par des lèvres de femme.
15-NARRATEUR
Nom?
16-CAROLE
Carole
17-NARRATEUR
Nationalité?
18-CAROLE
Libanaise.
19-NARRATEUR
Devise nationale ?
20-CAROLE
Ma patrie a toujours raison.
21-NARRATEUR
Grandeur ?
22-CAROLE :
Je suis petite mais ça ne se voit pas, la densité donne une illusion de grandeur.
23-NARRATEUR
Poids ?
24-CAROLE
Légère : il n’y a pas grand chose qui vaille la peine de se faire un ulcère, ni même un cancer.
25-NARRATEUR
Métier?
26-CAROLE
Auteure et comédienne.
27-NARRATEUR
Raison du choix de la correspondante :
27B-CAROLE
Questionnement identitaire renforcé par l’instabilité culturelle de son pays.
Image vidéo : drapeau canadien dont la feuille d’érable est représentée par un tourne-vent pour enfant.
28-NARRATEUR
Nom?
29-ÉVELYNE
Évelyne
30-NARRATEUR
Nationalité?
31-ÉVELYNE
Québécoise, canadienne, comme vous voulez.
32-NARRATEUR
Devise nationale ?
33-ÉVELYNE
Je me souviens, ou d’Un océan à l’autre. Comme vous voulez.
34-NARRATEUR
Grandeur ?
35-ÉVELYNE
De bonne volonté, efforts constants, peut mieux faire.
36-NARRATEUR
Poids ?
37-ÉVELYNE
D’une légèreté insoutenable dirait Kundera
38-NARRATEUR
Métier?
39-ÉVELYNE
Auteure et comédienne.
40-NARRATEUR
Raison du choix de la correspondante
40B-ÉVELYNE
Questionnement identitaire renforcé par l’instabilité culturelle de son pays.
TABLEAU 2
1-NARRATEUR
Les auteurs entretiennent généralement une relation très étroite avec leur environnement. Pouvez-vous nous parlez de l’environnement qui vous entoure, là, maintenant, au moment où vous nous écrivez?
2-EVELYNE
Montréal. Au printemps.
La neige, en plus d'avoir alimenté pendant des mois toutes les conversations, des converçants, s'est avérée très efficace pour cacher toutes sortes de choses: crottes de chiens, emballages de chips, mégots de cigarettes, vieux journaux pleins de vieilles nouvelles, kleenex, tessons, seringues, condoms, ben oui c'est trash, Montréal, par endroits, et avec la neige on avait un peu oublié.
Et tout ça fleurit juste avant les perce-neige, des bouquets entiers qui éclatent avant les premiers bourgeons, nous rappelant que tout ce blanc n'était qu'illusion, maquillage, tout ce blanc gardait au chaud des documents précieux de notre histoire de l'automne précédant et, plus globalement, de notre histoire de la consommation.
Non seulement la neige nous avait rendus solidaires, mais elle nous a rendus, l'espace d'une saison, presque égaux. Une fois la neige unificatrice disparue, les quartiers désensevelis retrouvent leurs distinctions. Les quartiers pauvres redeviennent pauvres, leurs rues cariées, leurs fenêtres grises, leurs arbres maigres, leurs ruelles jonchées de pauvres déchets de pauvres, et d'oiseaux de pauvres que sont les sales pigeons. Tandis que, pas très loin, dans d'autres quartiers, des maisons se préparent à briller au soleil, leurs sols de terre noire nourrissant des bulbes de toutes sortes de fleurs choisies vont bientôt faire jaillir mille couleurs, ce sont ces quartier où, l'été, ça sent la photosynthèse à plein nez, et où l'on peut entendre le chant des cardinaux, des chardonnerets, des geais bleus et des roselins pourprés.
Comme les grenouilles sous le lac gelé, la ville endormie sous la neige se réveille, la révolte engourdie par le froid se délie la langue, Montréal met ses organes à l'air, se vide les tripes, étale ses tumeurs au grand jour, non, vraiment, contrairement à ce que j'ai déjà entendu, rien n'est plus laid ni plus désolant que Montréal au printemps.
3-OLIVIER
Je vis dans une pièce mansardée.
Au printemps, on entend les oiseaux.
En été, les tondeuses et les enfants qui jouent dans les jardins.
Eh oui, il y a encore des jardins à Bruxelles.
En plein Bruxelles.
Le ciel et les arbres, la verdure et les fleurs, la ville ne nous les a pas volées.
Ce n’est pas comme à Paris ou à New York.
Bruxelles est un gros village composé de petits villages, et traversé par une autoroute : la « petite ceinture ». Là si on veut du béton, on en trouve.
Le Bruxelles chanté par Jacques Brel est mort et enterré depuis les années cinquante.
Les quartiers populaires de la place Sainte-Catherine ont disparu, on a démoli les maisons d’ouvriers qui rappelaient celles de Liège ou de Charleroi.
Un peu de Wallonie en moins pour un peu plus de modernité : les quartiers près de la Bourse sont des quartiers « branchés ».
Il reste Ixelles et sa place Flagey, ses étangs.
Il reste Saint-Gilles, le quartier des artistes, à mi-chemin entre les immigrés et les bourgeois.
Il reste plein de petits endroits sympas, éparpillés, atomisés par l’urbanisme sauvage.
Bruxelles, ville balafrée. Ecartelée.
Ceux qui n’ont pas de voiture empruntent les transports en commun, très mal desservis.
On ne marche pas à Bruxelles, on prend l’autobus, le métro ou le tram.
Ce n’est pas une ville que l’on traverse à pied.
Il n’y a pas de fleuve à traverser, à peine un canal.
(mais autrefois, un fleuve traversait Bruxelles !
Comment s’appelle encore l’idiot qui l’a fait reboucher ??)
On peut marcher dans Paris c’est un des grands plaisirs de l’existence.
On peut flâner à Liège, beaucoup de touristes y viennent expressément pour ça.
Mais à Bruxelles, non.
On ne marche pas, on va d’un point à un autre.
Quelques-uns s’essaient au jeu risqué de la bicyclette.
Moi je prends prétexte de cet agencement bizarre pour justifier mes retards répétés.
Il paraît qu’à Bruxelles il y a encore une « qualité de vie ».
Qu’on me dise laquelle, dans ce décor que Franz Kafka n’aurait pas renié.
Allez vous promener dans le quartier de la capitale européenne, vous comprendrez.
Et tous ces petits métiers qui disparaissent, et toutes ces tours qui poussent du côté de la Gare du Nord…
Même le Théâtre National a déménagé, il est à présent situé le long d’un boulevard, avec une façade en verre qui pourra accueillir un magasin de vêtements ou un cinéma UGC, quand l’état belge mourra et qu’on vendra les bâtiments de la culture.
J’espère qu’on ne vendra jamais La Monnaie.
Même si pour moi l’opéra c’est trop cher : je n’y suis jamais entré.
Le meilleur de Bruxelles c’est quand on quitte Bruxelles.
Il y a là un pays, qui vit au rythme des saisons.
Le Brabant, la Wallonie…
Et de l’autre côté on peut marcher vers la mer.
En Belgique, c’est sans doute ce qui nous rassemble encore : la mer du Nord.
4-CAROLE
Il est 5 heures de l’après-midi, en ce début de printemps. Le soleil est généreux. Rendez-vous tout à l’heure au café Rawda au bord de la mer.
J’embarque dans ma voiture avec une bonne demie heure d’avance, mais je sais que je suis déjà en retard. C’est la mauvaise heure, la sortie des bureaux. Les rues sont encombrées.
Etablir un itinéraire ! Entre le trafic et les travaux partout, il vaut mieux réfléchir au meilleur chemin pour se rendre du point A au point B. La ligne droite est loin d’être évidente. Petit update dans mon GPS mental. Si les quartiers des hommes politiques, encerclés de blocs de béton et de fils barbelés sont bien enregistrés, l’évolution des détours et sinuosités provoqués par les foreuses qui sévissent dans toute la ville est bien plus difficile à suivre.
C’est parti ! Un peu de musique pour tenter d’adoucir les éructations assourdissantes de cette jungle urbaine, et me voilà coincée dans ce qui sera la première étape de mon périple. Cigarette.
Je fais du surplace pendant au moins dix minutes. A ma droite, un homme dans sa rutilante 4X4 exprime violement son mécontentement, la main bloquée sur son klaxon, pendant que derrière moi, klaxonnant avec la même hargne, une femme avance jusqu'à me cogner le pare choc, convaincue que je n’existe pas. Plus loin, des chants patriotiques sur des airs militaires sont propulsés à plein tube par la radio d’un tacot en décomposition. Il y a bien des feux de signalisation au bout du cauchemar, mais personne ne les respecte, ou alors il n’y a pas d’électricité et ils sont hors service. Cinq autres minutes passent avant que je ne puisse avancer et découvrir la cause de ce bouchon : Une charmante jeune fille attend, garée en plein milieu de la route, sa copine perchée sur d’impressionnants talons aiguille, qui achète un paquet de chewing-gum de l’épicerie du coin. J’entends la réflexion du policier responsable de la circulation : « S’il me restait des contraventions, je lui aurais fait un constat ». Autre cigarette.
Mon regard vagabonde. Il croise sans plus les voir des ruines romaines abandonnées aux fantômes. Le passé millénaire de Beyrouth ressort de ses entrailles, déborde par endroits, ressurgit sous les chantiers, est dévoilé par des secousses sismiques. Au même endroit, un passé plus récent est condamné à disparaître. On s’acharne à détruire des quartiers entiers de la ville d’avant guerre. On ne compte plus les maisons traditionnelles qui sont rasées pour laisser la place à des tours, bien plus rentables. Mais les cicatrices sont encore un peu partout, sur des façades criblées de trous d’éclats d’obus et autres orifices. Encore une cigarette.
Ce soir à la télé, un de nos politiciens va nous servir du fond de son bunker ultra sécurisé un discours mille fois mâché. Il faudra faire attention à ne pas trop circuler après. La semaine dernière une jeune femme est morte d’une balle perdue. Les tirs de joie des partisans…
Beyrouth ne laisse pas indifférent. Ville vortex. Si du chaos fut créé le monde, Beyrouth se prépare à sa nouvelle forme.
Arrivée à Rawda cinquante minutes plus tard
(Carole sort une tasse de café de son sac).
Avec ou sans sucre le café ?
Amer, comme ces jours-ci.
Elle boit son café.
TABLEAU 3
1-NARRATEUR
Maintenant, si on vous demandait de parlez de vous. De vous révéler. Que diriez-vous?
2-ÉVELYNE regardant l’écran :
… je serais bien embêtée.
3-CAROLE
Moi… Je dirais : masse de cellules en perpétuelle évolution, pétrie dans la terre de ce micro pays aux identités multiples et à l’histoire surchargée. Déstructurée dés la naissance par la force des choses, allaitée aux conflits armés. Fille d’une ville qui a absorbé le sang de ses enfants fratricides. Bouffée et digérée par des évènements qu’on a du mal à avaler soi-même.
4-OLIVIER
Je dirais que c’est au milieu de la nuit que tout se passe. Une cigarette est posée dans le cendrier, et se consume. Face à moi, par la fenêtre je vois deux tours illuminées. J’entends, lointains, le bruit des voiture. Et parfois, des feuilles d’arbres qui se balancent dans le vent.
5-ÉVELYNE
J’aimerais qu’on me décrive comme on décrit les animaux, dans les livres qui parlent des animaux. Il y a quelque chose de rassurant, dans la neutralité avec laquelle ils nous présentent l’animal, nous instruisent, en fournissant toutes sortes de données pertinentes, mais sans aucun jugement de valeur, sans remettre en question le bien-fondé du comportement de l’animal, de ses habitudes alimentaires, de son mode de reproduction.
6-CAROLE
La guerre en toile de fond, comme une mauvaise habitude dont on n’arrive jamais à se débarrasser totalement.
7-OLIVIER
Le métier a souvent ressemblé à ce que je n’attendais pas : des heures solitaires à attendre mon tour de répéter, dehors, à côté des théâtres, dans certaines villes. Des retours vers Paris en pleine nuit. Des nuits d’hiver à vivre dans le noir. Des grands théâtres où le regard se perd dans les cintres.
8-ÉVELYNE
L’animal agit exactement comme il doit agir, on ne demande pas à la nature d’avoir raison ou tort, ni d’être morale, on demande à la nature qu’elle vive sa vie, selon ses lois et ses caprices.
9-CAROLE
Cette guerre qui laisse derrière elle un goût amer de poussière de rêves brisés, d’éclats d’espoirs et qui ouvre devant elle des abymes d’incompréhension. Mais aussi… mais encore… on ne peut pas tout dire.
10-CAROLE
Jouer, écrire, pour transcender le présent.
11-ÉVELYNE
On ne cherche pas constamment à prendre un raton laveur en défaut, par exemple, à lui chercher des failles, des intentions cachées, des faux-semblants, des écarts de conduite. On dira de lui qu’il est un mammifère, omnivore, nocturne, faisant partie de la famille des procyonidés, qu’il mesure tant et qu’il pèse tant.
12-OLIVIER
Je dirais que l’on rentre souvent tard le soir, « à pas d’heure ». Je dirais que je connais ça, cette vie d’épuisement. Je dirais que je connais ça, oui : la porte du frigo qui s’ouvre sur un yaourt périmé.
13-ÉVELYNE
On ne se permettra pas de dire du raton-laveur qu’il est banal ou exceptionnel, qu’il aurait pu mieux faire, on ne remettra pas en question ses choix, ni sa nécessité dans l’équilibre du Monde, non, le raton laveur est exactement l’animal qu’il doit être, et joue parfaitement son rôle de raton laveur, sans avoir à prouver qu’il mérite d’être un raton laveur.
14-ÉVELYNE
De la même manière, on ne blâmera pas les prédateurs du raton-laveur, on ne s’apitoiera pas sur son sort, on ne prétendra pas qu’il est mort trop tôt ou trop tard. C’est peut-être pour ça que les animaux ne s’enlèvent pas la vie.
15-OLIVIER
Je dirais que le théâtre est un département de la poésie qui est une partie de la musique.
16-ÉVELYNE
Tandis que nous, pauvres humains exclus de la nature par notre propre regard, ne jouissons pas de ce respect fondamental pour la vie elle-même, indépendamment de ce qu’on en fait ou de la place qu’on y occupe. C’est très angoissant.
17-CAROLE
Entre les jeux de yoyo de mon pays et celui de la vie que j’ai choisie, je n’ai pas de base solide ou poser mes pieds…
18-OLIVIER
Je dirais, enfin, que tout est à venir…
19-CAROLE
… mais j’ose espérer que de cette manière, j’apprendrai à voler.
20-OLIVIER
… et que c’est ça qui est beau
21-ÉVELYNE
Oui, vraiment, ce que j’aimerais, c’est qu’on me regarde comme on observe un raton laveur. Patiemment.
Un temps.
Carole, se lève, va prendre le micro et se met à chanter
22-Carole
J’suis pas certaine
Que j’vaux la peine
J’ai des grands yeux
Ouverts pour deux
Qui me dira
La chanson triste
Qui ouvrira
Pour moi la piste ?
En repartant
Je dis oui aux
Souvenirs d’antan
Qui me tiennent chaud
Je regarde pas
Je suis distraite
Je suis pas là
Je suis pas prête
Qui me dira
Les sérénades
Les doux lilas
Et les parades ?
Où vont vraiment
Les vies des gens
Où se rassurent
Les vieilles blessures
Sacré chemin
On n’y voit rien
Demain peut-être
Sous le vieux hêtre
Ou le vieux cèdre
Donne-moi la main
Applaudissements des deux autres
TABLEAU 4
1-NARRATEUR
Merci. Merci Carole pour ce moment de vérité. Vous semblez, tous les trois entretenir une relation ambigüe avec votre pays. Êtes-vous satisfaits de ce que vous offre votre patrie?
Les comédiens accusent la question. Vont se placer.
Elle sort d’une de ses poches une petite marionnette à gaine qui est habillée exactement comme elle.
Elle regarde le public, se pointe du doigt
2-ÉVELYNE
Elle.
Evelyne pointe du doigt la marionnette à gaine.
3-ÉVELYNE
Elle-même.
4-ELLE
Je vais partir d'ici.
5-ELLE-MÊME
Quoi?
6-ELLE
Je vais partir d’ici.
7-ELLE-MÊME
Des plans d'évasion, on en a fait des milliers, hein?
8-ELLE
Des milliers.
9-ELLE-MÊME
Fréquemment, on faisait nos valises.
10-ELLE
On volait des cartes routières dans des stations-services.
11-ELLE-MÊME
Et dessus on traçait nos chemins vers ailleurs.
12-ELLE
On trouvait toujours, en cherchant bien, des causes qui nous obligeaient à partir pour toujours.
13-ELLE-MÊME
Une injustice dont on était les victimes.
14-ELLE
Un scandale qu'il fallait fuir absolument.
15-ELLE-MÊME
Un danger qui nous guettait.
16-ELLE
Quelqu'un qui souhaitait notre mort.
17-ELLE-MÊME
C'était un jeu.
18-ELLE
C'était un jeu mais on avait peur pour vrai.
19-ELLE-MÊME
Oui mais pas très longtemps.
20-ELLE
Parce que, toujours, après une heure de marche, à peine, même pas, tu pleurais et on devait arrêter de partir et rentrer à la maison.
21-ELLE-MÊME
J'avais froid, et on n'avait jamais assez à manger dans notre sac à dos.
22-ELLE
C'est pas grave, les gens qui s'enfuient ont froid, et souvent ils n'ont rien à manger! Mais ils continuent quand-même de partir!
23-ELLE-MÊME
Oui mais eux c'est du vrai. Nous c'était du jeu.
24-ELLE
Et alors?
25-ELLE-MÊME
Alors nous, on n'avait rien à fuir, rien à rêver non plus, on vivait déjà le rêve américain de tous ceux qui partent vers l'Amérique, alors quoi? Tu voulais quoi?
26-ELLE
Je voulais partir d'ici pour toujours.
27-ELLE-MÊME
Où ça?
28-ELLE
N'importe où.
29-ELLE-MÊME
Genre... pour le geste? Pour la protestation?
30-ELLE
Oui.
31-ELLE-MÊME
Tu trouves pas ça un peu... adolescent?
32-ELLE
On avait quatorze ans. C'est normal d'avoir un comportement adolescent à quatorze ans.
33-ELLE-MÊME
C'est vrai. Mais aujourd'hui, ça fait longtemps que t'as plus quatorze ans, et tu veux encore jouer à partir.
34-ELLE
Pas jouer. Partir.
35-ELLE-MÊME
T'es certaine?
36-ELLE
Laisse-moi tu m'énerves.
37-ELLE-MÊME
Toi aussi tu m'énerves.
38-ELLE
Un double ne vous laisse jamais tranquille. C'est une plaie, une vraie.
39-CAROLE
Partir, partir, tourner le dos, s'enfuir, arracher de sa tête tout ce qui fais mal. Fermer les yeux et foncer en avant sans se retourner. Et s'envoler.
Inévitablement, la mémoire regarde en arrière. Inévitablement des détails rappellent qu'on est pétri de cette terre.
Revenir. Rentrer. Se reposer. Retrouver des instants de l'enfance. Les dépoussiérer. Se souvenir. Pleurer un mort. Perpétuer la race. Planter un arbre pour marquer son territoire, pour s'enraciner un peu plus, pour se forcer à rester. Au moins une petite partie de soi. Au moins, une idée de soi.
Recommencer, repartir, en emportant cette fois dans ses valises l'arbre généalogique et la carte du monde, et dans la bouche un arrière goût d'amertume.
Comprendre que l'Eldorado comme le Paradis perdu sont des vues de l'esprit. Et continuer.
Revenir ? Peut-être un jour, pour mourir sous le soleil des ancêtres.
Un temps
40-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Je reprends bientôt l’avion.
Carole met sa casquette.
Les deux en bouts de pistes, face public.
41-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Et la Belgique, qu’est-ce qu’elle a, elle pue ?
42-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Non, mais…
43-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Mais quoi ?
44-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Mais j’ai des choses à faire ailleurs.
45-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Comme quoi, par exemple ?
46-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Je vais écrire une pièce de théâtre aux Etats-Unis.
Et puis j’irai travailler en France.
47-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Une quoi ?!
48-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Du théâtre…
49-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Et la télé, ça ne t’intéresse pas ?
50-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
J’en ai déjà fait…
51-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
On gagne mieux, non ?
52-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Littéralement, on peut même dire qu’on « gagne ».
Dans le théâtre il n’y a rien à « gagner ».
53-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Pourquoi tu le fais, alors ?
54-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Parce que je ne travaille pas que pour l’argent.
55-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
T’es un marrant, toi.
Mais hé, je reviens à ma question :
La Belgique, elle pue ?!
56-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Non, elle ne pue pas.
57-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
C’est pas bien, ici ?
58-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Si si, très bien.
59-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
C’est quoi, que t’aime pas ?
Le roi, c’est ça ?
60-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Non non, enfin si, euh…
Je n’ai rien contre le roi.
61-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Parce qu’il y a beaucoup de gens qui n’aiment pas le roi,
Et c’est vrai qu’il est un peu radin.
Mais il est très calé en motos, tu savais ?
62-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Oui oui, je savais.
63-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Et ça c’est plutôt cool, non ?
64-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Si tu le dis…
65-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Non mais franchement, la Belgique, c’est le paradis !
Si on regarde bien, comparé à d’autres, c’est le paradis !
T’as vu la couverture sociale qu’on a ?!
Et l’aide à l’emprunt ?
Moi j’ai calculé : à 55 ans, je serai propriétaire !
Et les congés payés, et le treizième mois…
66-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Je ne sais pas, je ne connais pas bien tout ça.
67-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Ah oui, toi tu es un…
Tu te la joues artiste, c’es ça ?
68-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Je suis un artiste, ne vous déplaise.
69-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Et c’est où, que tu veux t’expatrier, aux Etats-Unis c’est ça ?
Je te signale qu’au Québec ils parlent français,
Ce serait peut-être un peu plus facile, non ?
70-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
Je ne cherche pas à m’expatrier, je vais là où il y a du travail, c’est tout.
71-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Et la Belgique, elle pue ?!
72-L’HOMME DE PASSAGE (OLIVIER)
La Belgique c’est pour les gens qui restent.
Pas pour les gens qui passent : qui partent et qui reviennent, puis qui repartent.
Bonsoir.
Un temps.
Projections des photos de la Belgique
73-OLIVIER
La Belgique, c’est un pays de discrétion et de compromis.
Petit pays, pays jeune à la mentalité vieille, pays en pré-fabriqué.
Pas d’ambition, mot tabou, mot obscène.
On a eu le Congo et on s’en culpabilise encore.
On a eu des poètes mais on ne les enseigne pas dans les écoles.
Le cours de français est consacré à la grammaire, longtemps,
Et à la littérature française, un peu.
En Belgique nous avons de bons linguistes et de bons philologues.
On aime respecter les règles et les appliquer.
On aime établir une norme, et nous y tenir.
L’auteur du « Bon Usage » est belge, ça veut tout dire.
En Belgique la vieillesse apparaît vers l’âge de vingt-cinq ans.
On voit des couples économiser pour leurs vieux jours,
Et « se sacrifier » pour leurs enfants.
La Belgique est catholique et nul ne peut y échapper,
Même pas les socialistes du sud et leurs curés athées.
Quand on est artiste on doit « faire dans le social »
Les Frères Dardenne sont là pour le prouver.
Et nous sommes fiers d’eux, même si personne n’a vu leurs films !
Les Belges n’ont pas le temps de s’emmerder.
Il y a tout de même Jan Bucquoy et l’entarteur, Benoît Poelvoorde et Tatayet.
La Belgique ne craint pas la vulgarité.
On se souvient d’un premier ministre chevauchant un faux taureau
Lors d’une visite en Amérique, avant de vider quelques tonneaux de bière.
Les hommes politiques sont gros, comme au dix-neuvième siècle dans les
Caricatures de Daumier.
La Belgique a des lourdeurs d’estomac et des impôts à payer.
Elle éclaire ses autoroutes pour qu’on ne l’oublie pas.
Derrière la modestie il n’y a pas d’humilité, mais un orgueil mauvais,
Jaloux et matois.
La Belgique est replète, contente d’elle-même, repue à satiété.
Laissez-la digérer.
Laissez-la mourir dans son sommeil.
Il va pleuvoir encore, il va falloir rembobiner les stores
Et mettre les côtelettes à poêler, avec les pommes de terre
Après la soupe aux poireaux.
Et moi je crache sur ça, je crache sur ce discours-là,
Sur cette vie préméditée.
Je crache sur la sécurité, sur le planning des familles,
Sur les « femmes prévoyantes socialistes ».
Je crache sur les syndicats chrétiens et sur la charité.
Je crache sur les hôpitaux et les soins de santé pour lesquels je paie des impôts :
Je veux crever comme un chien mais qu’on me laisse vivre ma vie !
Je n’ai pas peur de mourir et voilà pourquoi je vous emmerde tous.
J’emmerde la religion et la politique, j’emmerde les surveillants et les pions,
J’emmerde les flics et les délateurs zélés.
J’emmerde les collabos de la sécurité vidéoprogrammée.
J’emmerde les enfants-rois et les matrones mammaires,
J’emmerde les garde-chiourme de nos infirmités philosophiques
Et j’en appelle à Voltaire !
« La vie est soit de l’ennui soit de la crème fouettée ».
Bon appétit ô bedaines intègres.
Retour à Évelyne et sa marionnette à gaine.
74-ELLE-MÊME
... le problème c'est que tu crois pas aux symboles.
75-ELLE
Non, j'aime pas les symboles.
76-ELLE-MÊME
Alors tu peux pas partir, parce que ce serait trop symbolique.
77-ELLE
J'ai du mal avec la gravité des départs symboliques.
78-ELLE-MÊME
Tu veux dire la gravité qui tire vers le bas? Qui fait tomber les
pommes sur la tête des gens?
79-ELLE
Non, la gravité qui fait qu'on trouverait approprié d'avoir la larme à l'oeil.
80-ELLE-MÊME
Mais c'est vrai que c'est approprié, la larme à l'oeil, quand on quitte quelque part pour toujours.
81-ELLE
Mais moi je veux quitter avec légèreté, je veux quitter légèrement, pour montrer à tout le monde que le patriotisme est bel et bien révolu, qu'il faudra bien quitter définitivement notre tendance à nous approprier des territoires, et des langues, et des ancêtres, et des arbres plantés, et des lambeaux d'Histoire, que partir n'est rien d'autre que se déplacer, c'est tout, être en mouvement, comme toutes les choses qui se déplacent dans l'Univers, et qu'il n'y a pas de quoi verser une seule larme, surtout pas symbolique.
82-ELLE-MÊME
C'est tout?
83-ELLE
Oui.
84-ELLE-MÊME
Alors vas-y. Pars.
85-ELLE
...
86-ELLE-MÊME
Je le savais, que tu partirais pas.
TABLEAU 5
1-NARRATEUR
Carole? Carole, vous dites vouloir partir. Mais pour aller où?
2-CAROLE
Au Canada!
3-NARRATEUR
C’est loin le Canada !
4-CAROLE
Oui.
5-NARRATEUR
Pourquoi alors ?
6-CAROLE
J’sais pas, pour changer. Vraiment changer. Généralement un habitant de l’Amérique du Nord se sent au centre du monde. Le reste n’existe que par les quelques images qu’on veut bien lui faire gober. Et encore. Ce qui est rigolo à Montréal, c’est que les Québécois se sentent loin de tout. Leurs affinités européennes les placent à l’autre bout du monde. Au moins là-dessus on sera d’accord. Je serais intégrée, parce que comme tout le monde, je me sentirai loin.
7-NARRATEUR
Et ces gens de partout qui viennent chez-toi et qui repartent la larme à l’œil, emportant dans leurs bagages une sensation d’avoir enfin vraiment touché la vie ?
8-CAROLE
Si, si, la vie la mort, les larmes, les sensations, les émotions. J’ai les sens tellement exacerbés qu’il m’est arrivé d’éclater en sanglot devant une pub pour un shampoing. Lui parlait des racines de ses cheveux, et moi je pensais aux miennes, culturelles, floues, les ancêtres, la terre le cèdre et tout ça.
9-NARRATEUR
Et tu crois que par moins 20 degrés sous 35cm de neige ça va anesthésier tout ça ? Tu crois vraiment que tu ne te poseras plus ces questions ?
10-CAROLE
Peut-être que je pourrai me noyer dans le melting-pot des gens qui viennent d’ailleurs, qui se sentent loin, qui ont oublié les odeurs de la maison. Ici, à Beyrouth, on a un sérieux marché pour les pertes de mémoires, réécriture des évènements et diverses interprétations. On devrait quand même un jour faire comme les Québécois, « je me souviens », comme un post-it collé sur la plaque d'immatriculation des voitures. Mais il faudrait déjà être d'accord sur une version.
11- NARRATEUR
Vous en pensez quoi Évelyne, de cette fameuse devise : Je me souviens ?
Projection du mat du stade olympique dans une petite boule de souvenirs avec de la neige qui flotte.
12-ÉVELYNE
C’est vrai qu’ici, au Québec, nous nous souvenons. Nous nous remémorons. Nous ressassons. Nous donnons un sens à ce qui n'en n'a pas eu. Nous cherchons des liens de causes à effets. La neige, par exemple. Nous aimons nous souvenir de la neige, en quelle année il y en a eu plus, et puis moins, en quelle année elle est arrivée avant Noël, ou après, ou pendant, en quelle année elle a coûté cher, la neige, parce qu'il faut déneiger la neige, en quelle année elle nous a surpris au mois d'avril, recouvrant les perce-neiges. Bref, la neige ou l'absence de neige semble être un aspect fondamental de l'Histoire du Québec. Nous adorons la neige parce que ça nous fait notre épreuve collective à nous, nous pouvons détester la neige tous ensemble quand elle recouvre les voitures, quand elle sème le chaos, quand elle ferme les écoles, obligeant les parents à ne pas aller travailler parce qu'ils doivent alors surveiller leurs enfants qui jouent dans la neige au lieu d'aller à l'école, et nous pouvons, tous ensemble, maudire notre ennemi de l'ordre, notre catastrophe naturelle et démocratique, et puis, à l'international ça fait rêver, un pays de neige, la cape blanche, l'or blanc, tout ça, et surtout nous pouvons jouer à survivre à l'hiver, attendre qu'il passe et nous dire gravement: encore une fois, nous l'avons échappé belle. Et c'est à ce moment que malgré tout, malgré que nous ne sommes que des individus avec des soucis individuels, des peurs individuelles et des rêves individuels, soudain nous ne sommes plus seuls, pour avoir eu froid ensemble nous avons le sentiment d'appartenir à une collectivité frissonnante, et c'est grisant.
13-CAROLE
Je crois que je pourrais me plaire au Canada. La guerre aussi peut être considérée comme une catastrophe naturelle.
TABLEAU 7
1-NARRATEUR
Évelyne, vous êtes très cynique envers vos concitoyens. D’où cela vous vient-il?
Projection du tourne-disque monde.
3-ÉVELYNE-ENFANT
Mais Maman, est-ce qu'ils le savent?
4-LA MÈRE (CAROLE)
De quoi?
5-ÉVELYNE-ENFANT
Les gens du Mozambique, est-ce qu'ils le savent qu'ils vont mourir à 40 ans?
6-LA MÈRE (CAROLE)
Ils vont pas nécessairement mourir à 40 ans, qu'est-ce que tu racontes?
7-ÉVELYNE-ENFANT
Mais est-ce qu'ils le savent que nous, on va durer plus longtemps qu'eux?
8-LA MÈRE (CAROLE)
Quoi?
9-ÉVELYNE-ENFANT
Est-ce que quelqu'un leur a dit qu'il y a des pays où les gens vivent le double de leur vie à eux?
10-LA MÈRE (CAROLE)
Hein? Je comprends pas...
11-ÉVELYNE-ENFANT
Est-ce que l'espérance de vie, ça veut dire le plus de vie qu'on peut espérer? Le maximum? On peut pas espérer plus de vie que son espérance de vie??
12-LA MÈRE (CAROLE)
Non, c'est juste des statistiques.
13-ÉVELYNE-ENFANT
Ça veut dire que c'est pas vrai?
14-LA MÈRE (CAROLE)
Non, ça veut pas dire ça...
15-ÉVELYNE-ENFANT
J'espère qu'ils les ont pas lu, les statistiques, ça doit être décourageant. Est-ce qu'on leur a caché les statistiques?
16-LA MÈRE (CAROLE)
Je pense pas qu'ils aient accès aux statistiques.
17-ÉVELYNE-ENFANT
Alors ils pensent que tous les humains meurent à 40 ans?
18-LA MÈRE (CAROLE)
Je sais pas...
19-ÉVELYNE-ENFANT
... Ça voudrait dire que l'année prochaine, tu meurs.
20-LA MÈRE (CAROLE)
Quoi?
21-ÉVELYNE-ENFANT
Si tu étais née au Mozambique, tu mourrais l'année prochaine, t'as 39 ans.
22-LA MÈRE (CAROLE)
Bon ça suffit, je suis fatiguée.
23-ÉVELYNE-ENFANT
Moi aussi. Je suis épuisée. C'est fatigant de se parler, hein Maman?"
Evelyne, se lève, va prendre le micro et se met à chanter
24-ÉVELYNE
J’aurais voulu savoir mais je n’y suis pas arrivée
Quand le soir est venu je me suis écroulée
Près de la télé…
Il y a des soirs comme ça et chacun s’en souvient
Où l’on ne s’y retrouve pas
Où on ne retrouve rien…
J’aurais tellement voulu
Oui tellement voulu
Savoir
Mais je ne sais plus rien
Et tu le sais très bien
Comment dire les mots qui ne veulent pas venir
Comment oser comment ne pas tricher
Dans cette éblouissante nuit qu’est vivre ?
Pourquoi le taire et pourquoi s’en faire
C’est toujours pareil toujours plus loin
Plus haut plus fort jusqu’à la mort !
J’aurais tellement voulu
Oui tellement voulu
Savoir
Mais je ne sais plus rien
Oh rien de rien
C’est une étrange sensation un peu d’automne un peu d’été
Et l’on voudrait tout arrêter
Car sinon
C’est une cruelle décision qui va la prendre pas toi pas moi
C’est comme un film qu’on rembobine
Comme une fleur qui s’étiole
J’aurai tellement tellement tellement voulu !!
Les deux autres applaudissent timidement.
TABLEAU 8
1-NARRATEUR
Merci. Merci Évelyne. Est-ce que vous êtes tous comme Évelyne, auriez-vous tellement tellement voulu faire autre chose de vos vies?
2-OLIVIER
Titres de thèses.
3-CAROLE
Que nous aurions pu écrire.
4-OLIVIER
Mais que nous n’écrirons pas.
5-EVELYNE
Nous aurions pu les écrire, ces thèses.
6-CAROLE
Nous pourrions les écrire.
7-OLIVIER
Seulement, nous ne le ferons pas.
8-EVELYNE
Voilà.
9-CAROLE
Bon je commence?
10-OLIVIER
Bien sûr, je t’en prie.
11-EVELYNE
Oui, on t’en prie.
12-CAROLE
De la perpétuelle contradiction entre l’être créateur et l’être social.
13-EVELYNE
De l’incapacité de dire alors qu’on parle.
14-OLIVIER
De l’inconfort qui vous brûle lentement, et de l’habitude de cet inconfort et de cette brûlure.
15-EVELYNE
De la sensation de vivre en spectateur de sa propre vie.
16-CAROLE
De la bouleversante relativité de notre existence dans une perspective cosmique.
17-OLIVIER
Du masochisme de la mémoire qui mystérieusement privilégie les plus mauvais souvenirs.
18-EVELYNE
De l’extase que l’on poursuit en se demandant si elle n’est pas que concept.
19-CAROLE
De cette fâcheuse tendance à s’apitoyer sur son sort.
20-OLIVIER
De cette conviction aveugle que nous méritons davantage.
21-EVELYNE
De l’intranquillité, dont on regrette qu’elle soit déjà dans le titre d’un livre de Pessoa.
22-OLIVIER
De tous les titres de livres qu’on aimerait avoir écrits ne serait-ce que pour leur titre.
23-CAROLE
De l’insouciance dont on ne peut jouir parce qu’elle nous semble aussitôt inappropriée.
24-EVELYNE
Des vertus qui sont passées de mode telles la grâce, l’honneur et la constance.
25-OLIVIER
De l’argent qui sied mal aux artistes.
26-CAROLE
De notre faculté à croire, de tout notre cœur, les compliments même les moins sincères.
27-EVELYNE
De notre acharnement à tenter de nommer l’innomable.
28-OLIVIER
De la lente érosion de notre cerveau.
29-CAROLE
De notre vanité collective et individuelle dont on a un peu honte mais à laquelle on tient plus que tout au monde.
30-OLIVIER
De notre arrogance, de notre suffisance, de notre mollesse, de notre lâcheté de notre caractère impitoyable et belliqueux et insatiable, de notre convoitise de notre aveuglement de notre trivialité de notre mépris de notre infidélité de notre paresse de notre contentement de notre avarice de notre hypocrisie de notre cruauté de notre orgueil de notre légèreté de notre grossièreté de notre cynisme de notre ruse de notre amertume de notre rancœur de notre médiocrité…
31-NARRATEUR
Ça va, Olivier?
32-OLIVIER
Oui oui, excusez-moi…
33-NARRATEUR
Vous êtes fatigué? Vous voulez qu’on arrête?
34-OLIVIER
Non, non, on continue, ça va aller…
TABLEAU 9
1-NARRATEUR
D’accord.Continuons. Parlez-nous des mœurs de votre pays et de sa culture.
2-CAROLE (en audio sur musique lancinante)
Liquide vaisselle
Shampoing long and strong
Lifé (prononcer en allongeant le i – ea anglais)
Cotton tige
Riz
Labné
Coriandre
Oignons verts
Oignons blancs
Tomates
Concombres
Figues séchées
Noix
Amandes
Kebbé boulettes
Jarret de veau
Pois chiche
Crème de sésame
Jus d’oranges amères de chez Wadad
Bières
3-ÉVELYNE
Villeray, Faillon, de Castelneau, Jean-Talon, et voilà le marché, avec des fleurs et des fruits, comme le poème de Verlaine.
Tout est fait pour me rappeler que je suis une bourgeoise qui fait ses courses, qui est dans le droit chemin, celui de la consommation bio-locale-et-multiculturelle. J’achète des pommes, non merci je n’ai pas besoin d’un sac en plastique, mon Dieu comment se fait-il que je sois si inconfortable, et pourtant j’en suis certaine, j’ai l’air d’une jeune urbaine ravie de faire ses emplettes au marché par un matin ensoleillé, j’ai l’air de ceux qui lèvent le nez sur les supermarchés, tellement vulgaires, ceux qui regardent de travers les banlieusards qui viennent au marché en voiture, quelle hérésie, si l’on vient au marché, on s’y rend à pied, ou en vélo, idéalement avec un panier en osier.
Et je croise des gens de mon quartier qui font comme moi leurs courses au marché. Je distribue les sourires de circonstances pour qu’on me laisse tranquille, et quand nos regards se rencontrent, quelle horreur, c’est comme si nous nous félicitions en silence, comme si nous nous approuvions réciproquement dans nos choix tellement judicieux, tellement responsables, tellement esthétiques. Unis dans le snobisme alimentaire nous ne nous disons rien, et pourtant je jure que j’entends Nous avons vraiment de la chance de vivre ici, n’est-ce pas, bien sûr on fait sa chance, nous aurions pu faire des choix moins heureux, tandis qu’ici près du marché, oh oui nous sommes ici chez nous, bien plus que tous les autres qui viennent d’ailleurs et en voiture, nous mangeons sainement, nous n’achetons pas n’importe quoi, c’est vrai que c’est pas donné il faut avoir les moyens, mais bon, on fait sa chance.
Projection d’un bocal à poissons qui déborde sans cesse…
4-ÉVELYNE-ENFANT
Maman?
5-LA MÈRE(CAROLE)
Oui ma chérie?
6-ÉVELYNE-ENFANT
La dame, là-bas, tout en noir, c’est une religieuse?
7-LA MÈRE(CAROLE)
Non. C’est une veuve. Et on ne pointe pas les gens.
8-ÉVELYNE-ENFANT
Comment tu le sais, tu la connais?
9-LA MÈRE(CAROLE)
Non, mais c’est une Italienne, et les Italiennes s’habillent tout en noir, comme ça, quand elles sont veuves.
10-ÉVELYNE-ENFANT
Veuve, ça veut dire que son enfant est mort?
11-LA MÈRE(CAROLE)
Non, ça veut dire que son mari est mort.
12-ÉVELYNE-ENFANT
Alors, c’est quoi, le mot, quand c’est ton enfant qui est mort?
13-LA MÈRE(CAROLE)
… Y a pas de mot, pour ça.
14-ÉVELYNE-ENFANT
Pourquoi elle s’habille en noir?
15-LA MÈRE(CAROLE)
Je sais pas, c’est culturel.
16-ÉVELYNE-ENFANT
Quand tu sais pas, tu dis toujours que c’est culturel.
17-LA MÈRE(CAROLE)
Ce que je veux dire c’est que, souvent, dans la communauté italienne, les femmes qui ont perdu leur époux s’habillent en noir. Pour le deuil.
18-ÉVELYNE-ENFANT
Pour toujours?
19-LA MÈRE(CAROLE)
Oui.
20-ÉVELYNE-ENFANT
Même leur pyjama?
21-LA MÈRE(CAROLE)
Je sais pas.
22-ÉVELYNE-ENFANT
C’est pour montrer qu’elles sont tristes?
23-LA MÈRE(CAROLE)
J’imagine, oui.
24-ÉVELYNE-ENFANT
Si papa mourait, est-ce que tu t’habillerais en noir pour toujours?
25-LA MÈRE(CAROLE)
Euh… non, je crois pas, non.
26-ÉVELYNE-ENFANT
Et pour l’enterrement?
27-LA MÈRE(CAROLE)
Quoi, l’enterrement?
28-ÉVELYNE-ENFANT
Est-ce que tu vas t’habiller en noir pour l’enterrement de papa?
29-LA MÈRE(CAROLE)
Sans doute mais là, papa est pas mort, pis peut-être que je vais mourir avant lui, mais est-ce qu’on peut parler d’autre chose??
30-ÉVELYNE-ENFANT
Oui oui, c’est juste que je me demandais.
31-LA MÈRE(CAROLE)
Ben arrête un peu de te demander.
32-ÉVELYNE-ENFANT
…
33-LA MÈRE(CAROLE)
…
34-ÉVELYNE-ENFANT
Si tu meurs je vais m’habiller en noir pour toute la vie.
35-LA MÈRE(CAROLE)
Pense pas à ça, ma chérie, tu vas te faire de la peine.
Un temps
36-ÉVELYNE-ENFANT
Maman! Regarde le monsieur, il arrose le trottoir!
37-LA MÈRE(CAROLE)
Oui.
38-ÉVELYNE-ENFANT
Il GASPILLE!!
39-LA MÈRE(CAROLE)
Oui, oui. Parle moins fort.
40-ÉVELYNE-ENFANT
Moi tu me laisses pas prendre ma douche longtemps comme je voudrais, tu dis qu’il faut pas gaspiller l’eau, mais à lui tu lui dis rien!
41-LA MÈRE(CAROLE)
Je suis pas sa maman, à lui.
42-ÉVELYNE-ENFANT
Je vais lui dire, moi.
43-LA MÈRE(CAROLE)
Non!
44-ÉVELYNE-ENFANT
Pardon Monsieur, je ne veux pas paraître impolie, et sachez que c’est une initiative personnelle que ma mère DÉSAPPROUVE, mais je tiens à vous dire que votre comportement est IRRESPONSABLE, sans doute bien involontairement de votre part, et je ne peux me taire devant cette façon DÉSINVOLTE que vous avez de gaspiller l’eau potable, qui est un bien public et qui risque, à cause de gens comme vous, de devenir une ressource PRIVATISÉE, donc hors de la portée des moins nantis, et je crois que ni vous ni moi ne souhaitons qu’une telle chose se produise, n’est-ce pas?
45-L’ITALIEN (OLIVIER)
Nice to meet you, sweet heart, how old are you?
46-ÉVELYNE-ENFANT
Maman, il parle pas français!
47-LA MÈRE(CAROLE)
Hello Sir. Sorry about that…
48-L’ITALIEN (OLIVIER)
You have a nice little girl. What was she saying?
49-LA MÈRE(CAROLE)
Nothing, she just likes talking to people. Have a nice day, sir.
50-L’ITALIEN (OLIVIER)
You too, good by!
51-LA MÈRE(CAROLE)
…
52-ÉVELYNE-ENFANT
…
53-LA MÈRE(CAROLE)
…
54-ÉVELYNE-ENFANT
… Il apprendra jamais le français si tout le monde lui parle en anglais.
55-LA MÈRE(CAROLE)
Bon, bon.
56-ÉVELYNE-ENFANT
Il me semble que le français est suffisamment menacé pour qu’on en prenne soin… Tu me reprends toujours quand je glisse un mot anglais dans mes phrases, comme « cool » ou « dark », mais…
57-LA MÈRE(CAROLE)
Bon ça suffit. Il faut être tolérant.
58-ÉVELYNE-ENFANT
Le problème c’est que t’es tolérante avec tout le monde sauf avec moi.
Projection d’un communiqué émis par la ville de Bruxelles.
59-OLIVIER :
Voici un communiqué de la Ville de Bruxelles.
« En ville, lorsqu’un habitant choisit de posséder une voiture, il peut obtenir une carte de riverain qui lui permet de stationner gratuitement dans le quartier, ce qui entraîne l’utilisation privative d’environ 8m2 d’espace public. Un riverain non motorisé, par contre, ne disposera pas de cet avantage.
…
Avec le projet « 8m2 », le collectif veut donc passer un message à leur conseil communal : piétons et cyclistes revendiquent le droit de pouvoir occuper la même portion d’espace public que leurs concitoyens qui choisissent de posséder une voiture.»
Et maintenant, hélas, comme nous sommes à Bruxelles, je dois vous le lire en flamand.Eh oui!
« PROJECT 8m2 : Verover 8 vierkante meter publieke ruimte op de auto alse en stadsbewoner ervoor kiest een auto te bezitten, kan hij een bewonerskaart krijgen waarmee hij in de wijk gratis kan parkeren en dus 8m2 van de openbare ruimte inpalmt voor privégebruik.
Maar met hun actie willen de deelnemers van het project « 8m2 » verder gaan dan sensibiliseren. Het project is een boodschap aan hun gemeentebestuur : ze willen eenzelfde deel van de openbare ruimte kunnen gebruiken als hun medeburgers met een auto.
Un temps.
60-OLIVIER
Vous comprenez pourquoi on n’est pas bilingue ?
61-CAROLE :
C’était déjà pas fameux en français…
62-OLIVIER
Qu’est-ce que t’as dit ?
TABLEAU 10
1-NARRATEUR
C’est bon, on va en rester là. Est-ce que votre écriture est influencée par l’actualité de votre pays?
2-CAROLE (en audio sur musique lancinante)
Banque lundi 11h30
Appeler la sureté générale
Mohammad affiches
Revoir budget
Remanier le monologue avec Zeina (2h de travail)
Travailler scène du démembrement, le dépeçage (quand?)
Filage lumière
Finaliser flyers (logos sponsors)
Trouver cadeau pour Hagop
Echarpe rouge
Refaire l’ourlet de la robe
Pshitt vodka eau pour les coulisses
Cordonnier
Multiprise
Terminer listing invitations (transmettre à Mona)
Réserver au Baromètre 15 personnes
Interview radio Liban
Sourire plus souvent
3-SERGENT (OLIVIER)
Vous venez pour quelle pièce ?
4-AUTEURE (CAROLE)
« Reconstitution d’une Madone » c’est une création qui raconte l’histoire d’une femme qui a perdu son mari pendant la guerre.
5-SERGENT (OLIVIER)
Ah oui… c’est vous. Je vous en prie installez-vous
6-AUTEURE (CAROLE)
Merci
7-SERGENT (OLIVIER)
Votre texte est arrivé jusque chez madame le colonel, demoiselle, je ne sais pas si vous vous rendez compte
8-AUTEURE (CAROLE)
Non pas vraiment, je viens pour l’autorisation, on joue la semaine prochaine
9-SERGENT (OLIVIER)
Oui, je vois ça dans le dossier, et vous étiez là il y a un mois pour la même raison
10-AUTEURE (CAROLE)
Tout a fait, le mois précédent aussi
11-SERGENT (OLIVIER)
Mais demoiselle, je croyais qu’on avait été clairs, vous ne pouvez pas présenter une telle œuvre dans les théâtres ici. Que vont penser les gens ! que nos jeunes filles sont dévergondées, allons…
12-AUTEURE (CAROLE)
Monsieur, votre collègue m’a fait comprendre qu’en faisant quelques remaniements nous aurions l’accord. Je vous ai présenté un texte modifié, maintenant j’aimerais avoir le papier, on joue la semaine prochaine.
13-SERGENT (OLIVIER)
Mmh… je crois que je ne me suis pas fait bien comprendre. Chère demoiselle vous êtes charmante et semblez être intelligente vous comprenez qu’on ne peux pas décemment présenter un tel objet au public, vous savez les gens sont très influençables, ils pourraient mal le prendre.
14-AUTEURE (CAROLE)
Monsieur, nous savons qu’environ 2 pour cent de la population se déplace pour aller au théâtre, ce n’est pas mon texte qui va pervertir la morale de la population.
15-SERGENT (OLIVIER)
Ha ha ha, vous avez raison, vous ne changerez pas la face de monde avec cette pièce, mais quand même. Et puis ce n’est pas qu’une question de morale, voyez vous, cette scène là, celle où cet étrange personnage dépèce un homme et met ses membres dans un frigo pendant des années, franchement, je me demande où vous allez chercher ces idées loufoques vous autres…
16-AUTEURE (CAROLE)
Dans le journal monsieur
17-SERGENT (OLIVIER)
Non mais les artistes ne se rendent pas compte, quelle image voulez-vous donner de nous, ici c’est un pays respectable et respectueux de tous. Il est de notre devoir de préserver cette réputation. Il y a des sujets qu’on ne peut pas aborder, c’est tout.
18-AUTEURE (CAROLE)
J’aimerais parler à votre collègue s’il vous plait. Il m’avait dit qu’il me donnerait le papier si je faisais quelques modifications dans le texte.
19-SERGENT (OLIVIER)
Mon collègue et moi c’est la même chose chère demoiselle
20-AUTEURE (CAROLE)
Eh bien dans ce cas monsieur, je vous prie de bien vouloir me donner ce papier, je n’ai pas de temps à perdre.
21-SERGENT (OLIVIER)
Calmez vous jeune fille, ah vous avez un drôle de caractère vous. Vous êtes mariée ? je plains votre mari si c’est le cas.
22-AUTEURE (CAROLE)
J’attends mon autorisation
23-SERGENT (OLIVIER)
Madame le colonel est très occupée mais comme vous m’êtes sympathique j’ai insisté pour lui parler.
24-AUTEURE (CAROLE)
Eh bien ?
25-SERGENT (OLIVIER)
Je suis désolée jeune demoiselle, ca ne va pas être possible.
26-AUTEURE (CAROLE)
Monsieur je travaille sur cette pièce depuis deux ans, je me suis démenée toute seule pour réunir un financement, une équipe de gens passionnés qui acceptent de travailler pour un salaire ridicule, nous mettons toute notre énergie dans les répétitions depuis 1 mois et demi, et la première est pour la semaine prochaine. Je ne partirais pas d’ici sans le papier de l’autorisation.
27-SERGENT (OLIVIER)
Je vous trouve bien patiente pour quelqu’un qui n’a pas de temps à perdre. Mais dites moi, vous avez habité à l’étranger n’est-ce pas ?
28-AUTEURE (CAROLE)
Je voudrais parler à madame le colonel.
29-SERGENT (OLIVIER)
Puisque je vous dis qu’elle est très occupée. Et puis je ne suis pas sur que ce soit une bonne idée. Entre nous elle a été un peu choquée par vos dires, c’est vrai, le monologue de la madone qui évoque sa frustration physique depuis la disparition de son mari. C’est vraiment réduire la femme à un simple objet sexuel.
30-AUTEURE (CAROLE)
Je suis sure que madame le colonel, aura l’ouverture d’esprit de discuter de cette scène ainsi que des autres, après tout madame le colonel est une femme et je suis certaine qu’elle peut comprendre le personnage principal de la pièce, pouvez-vous me prendre un rendez-vous avec elle ?
31-SERGENT (OLIVIER)
Jeune fille je vous trouve bien agressive. Vous devez avoir des tensions à relâcher. Qu’en pensez vous, nous pourrions nous retrouver ce soir pour discuter de votre texte en privé. Je verrais ce que je peux faire pour vous.
32-AUTEURE (CAROLE)
Ça va pas non ? Vous allez me prendre un rendez vous avec la colonel oui ou non ?
33-SERGENT (OLIVIER)
Elle est très occupée
34-AUTEURE (CAROLE)
Très bien, je trouverais le moyen de prendre un rendez-vous toute seule. Au revoir.
35-SERGENT (OLIVIER)
Dieu soit avec vous. Pauvre petite.
Projection :
Nelly Arcand.
Romancière québécoise. 1974-2009
Elle a écrit :
Putain
Folle
À ciel ouvert
Paradis clef en main
Puis apparaît un livre vierge avec, à l’intérieur, des images de la ville en mouvement.
36-ÉVELYNE
Nelly Arcand tu t’es enlevé la vie, tu t’es arrêté de vivre exprès, tu t’es arrêté d’écrire pour toujours. Ce matin on dit de belles choses sur toi à la radio, tu ne peux pas les entendre et c’est dommage, on parle de ton regard sur nous qui va nous manquer, on parle de ton œuvre, on parle de ta jeunesse, de ta détresse, personne n’ose véritablement parler de ta beauté, à part comme d’un encombrement, d’un écran entre le monde et toi, d’une chose un peu honteuse, un peu déplacée dans un monde littéraire aussi respectable qu’est le nôtre.
Je ne te félicite pas. Tu n’as pas fait ton travail Nelly, tu n’as pas fait on travail d’écrivain jusqu’au bout, tu as abandonné ton travail et nous tous, et tu me laisses toute seule, on aurait pu parler, c’est trop tard. Est-ce que tu ne croyais plus à l’amour? À la littérature? Aux médicaments?
Nous serions peut-être devenues amies, j’aurais trouvé la force de ne pas envier ta blondeur de plage et ta poitrine comme un buffet, je les aurais reçues comme je reçois tes mots, avec humilité et gratitude, et je t’aurais dit, au moment opportun, ne meurs pas s’il te plaît, écris plutôt, sois belle, et écris.
Et je t’aurais parlé de quand nous allons vieillir, et comme la vie est bien faite puisque nous vieillirons au rythme de nos renoncements, exactement, si bien que ce ne sera pas si pénible et terrifiant que ça en a l’air, et après je t’aurais dit, Nelly, mon amie, nous demandons tout à la littérature et lui donnons bien peu, trop peu encore, tu le sais, il faudra travailler plus fort, n’est-ce pas, tu le sais Nelly que, toi et moi, chacune de notre côté, devrons travailler bien plus fort et que, pour nous, il n’y a pas de ligne d’arrivée, il n’y a pas de victoire, il n’y a pas de repos du guerrier.
Nelly, tu es morte à 35 ans et moi j’ai bientôt le même âge que toi et alors je ne sais pas ce qui va arriver, dis-moi, qu’est-ce qui arrive de si terrible à une femme de 35 ans qui écrit?
Projection :
« Le Petit Château : Centre ouvert pour demandeurs d’asile. Il est encore aujourd’hui, avec ses 640 places, le plus grand centre d’accueil de toute la Belgique. »
37-OLIVIER
Pendant que tu meurs au Petit château,
Ô sans-papiers, ô toi mon frère,
Je m’en vais jouer au théâtre.
Pendant que tu meurs au Petit-château,
De ta grève de la faim dont le pays se moque
Comme d’une guigne,
Je m’en vais dire un texte ce soir sur un plateau de bois.
Pendant que tu meurs au Petit-Château,
Parce que le ministre de l’intérieur n’a pas voulu réviser ton cas,
Je m’en vais dire quelques mots.
Pendant que tu meurs, ô sans-papiers, ô toi mon frère,
De l’indifférence de tout un peuple
Qui jette son surplus dans des sacs en plastique
Deux fois par semaine,
Je m’en vais sur une scène enfiler un costume.
Pendant que tu meurs,
Mon ami, mon frère,
De ton ventre vide et du tréfonds de tes prières
Inentendues,
Je m’en vais faire le pitre dans un théâtre des beaux quartiers.
Pendant que tu meurs au Petit-château,
Toi le sans-papiers,
Toi l’illégitime,
Toi le paria,
Je m’en vais dire des mots
Qui ne pèseront pas.
Et puis je rentre chez moi
Et je me mets
À pleurer.
Olivier va prendre le micro et se met à chanter
1-OLIVIER :
Avec le temps va rien ne s’en va
Les jours s’en vont je ne demeure pas
Je pourrais passer ma vie à refuser
Oh j’ai toujours eu du mal à accepter
Pourquoi se lever le matin
Dans mon lit douillet je suis bien
Pourquoi se coucher tôt la nuit
Quitter la fête le premier parti
Mon refus des choses était vif
J’aurais voulu être plus incisif
Demain salut oui je repars
Y aura-t-il encore à boire ?
C’est dur à dire j’ai craint le pire
Mais à présent tout est tout blanc
Je suis sauvage je suis rebelle
J’enfanterai des étincelles
Mon refus des choses était vif
J’aurais dû être plus corrosif
Demain eh oui oh je repars
La nuit s’éteint dans ma mémoire
TABLEAU 11
1-NARRATEUR
Merci. Merci Olivier. Au-delà de l’insatisfaction, de l’instabilité, il y a quoi? Quelle position adopterez-vous face à l’avenir ?
2-OLIVIER
Je vais appliquer à la lettre
L’injonction de ma prof de lettres :
« soyez cosmopolites et cosmochroniques ».
3-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Qu’est-ce que ça veut dire ?
4-OLIVIER
Je vais voyager dans le temps et dans l’espace.
5-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Oui mais concrètement ?
6-OLIVIER
Quoi, concrètement ?
7-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Concrètement qu’est-ce que ça veut dire ?
8-OLIVIER
Ça veut dire que je vais circuler d’un pays à un autre,
D’une culture à une autre, d’une époque à une autre.
9-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Comment ?
10-OLIVIER
Par le travail artistique, la lecture, l’écriture, et par les avions.
11-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Oui mais la Belgique, dans tout ça ?
Ton avenir ?
Ton destin national ?
12-OLIVIER
Il n’y a pas d’avenir et je ne suis pas sûr qu’il y ait encore une nation…
13-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Tu es un anarchiste, c’est ça ?
Tu es communiste ?
14-OLIVIER
J’ai été élevé dans des valeurs de droite,
Et aujourd’hui je suis à gauche, oui.
15-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Mais prendre l’avion, c’est bien beau, ça,
Mais ça coûte cher !
Comment peux-tu être de gauche et appliquer une mentalité libérale ?
16-OLIVIER
On peut être de gauche et prendre des avions.
17-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Tu ne réponds pas à la question.
18-OLIVIER
J’ai été à l’école chez les jésuites.
19-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Tu n’étais pas assez bon élève pour t’en prévaloir.
20-OLIVIER
Leur enseignement touche aussi les élèves médiocres.
21-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Moi j’ai été à l’Athénée.
J’ai reçu l’enseignement laïque, de l’Etat !
22-OLIVIER
C’est très bien.
Je suis pour la laïcité.
23-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Ah, l’ironie condescendante de celui qui se croit supérieur !!
Tu n’es pas meilleur que moi.
24-OLIVIER
Loin de moi cette idée.
25-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Même si tu voyages, tu retrouveras les mêmes problèmes partout !
26-OLIVIER
Oui mais pas le même climat.
27-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Ah tu vas voyager pour changer de climat…
28-OLIVIER
Pour changer d’air, oui, de temps en temps ça fait du bien.
29-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Et où vas-tu aller ?
30-OLIVIER
En Europe, en Amérique, en Afrique.
31-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
C’est tout ?
L’Inde, l’Asie, ça ne t’intéresse pas ?
32-OLIVIER
La vie est longue.
On verra.
33-MICHEL COLLIGNON (CAROLE)
Qu’est-ce que tu vas faire de ton chat ?
34-OLIVIER
Mon chat est mort.
Il y a longtemps.
Évelyne ressort sa petite marionnette à gaine.
38-ELLE-MÊME
... Alors tu pars ou tu restes?
39-ELLE
Je reste en parlant de partir.
40-ELLE-MÊME
Ah bon.
41-ELLE
C'est la position la plus confortable: c'est moins déstabilisant, tout demeure dans la projection, une projection de soi dans l'infini, dans le déplacement, dans le voyage, et dans un éventuel retour acclamé par ceux et celles à qui on aura manqué... non vraiment c'est très pratique, de partir tout en restant.
42-ELLE-MÊME
Ça te convient.
43-ELLE
Oui ça me convient. Et quand vraiment me prend un goût plus concret de dépaysement, je traverse le Parc Jarry (un très laid parc, qui a une valeur sentimentale pour moi parce qu'il a accueilli le Pape dans le temps où je croyais en lui et en son Dieu), je me retrouve dans Parc-Extention, et là je ne sais plus qui je suis tellement je suis ailleurs, et après j'attends qu'il fasse tout noir pour traverser le parc en sens inverse, pour avoir peur qu'il m'arrive quelque chose dans le parc et dans le noir, et je rentre essoufflée, mon coeur bat enfin très fort, je deviens consciente de sa fonction, et alors seulement je suis absolument certaine d'être vivante.
44-ELLE-MÊME
C'est tout?
45-ELLE
Oui.
46-ELLE-MÊME
Tu voyages de chez toi à Parc-Extention et ça te fait sentir vivante?
47-ELLE
Je sens que tu minimises.
48-ELLE-MÊME
Non, non...
49-ELLE
... Mais l'important, c'est de vivre une aventure à sa mesure...
50-ELLE-MÊME
Sans doute...
51-ELLE
Il faudra que tu viennes la prochaine fois. Si tu me promets de te taire un peu, d'arrêter de me poser des questions embarrassantes, la prochaine fois je t'amène.
52-CAROLE
Je reste. J'irais vous voir à Montréal, j'irais encore ailleurs, découvrir de nouvelles odeurs, de nouvelles couleurs, de nouveaux goûts, d'autres manières de vivre et de penser, mais je reviendrais toujours.
Je reste parce qu'ici, même si on ne se fait plus d'illusions, on continue de rêver, et que ces rêves lâchés comme des plaisanteries sont des pieds de nez au destin. Parce que le sale espoir est ici plus coriace que le cafard.
Je reste parce qu'il y a tout à faire, à défaire, à refaire. Je reste parce qu'ici on n'est à l'abri de rien, et qu'il faut tous les jours retrouver son équilibre. Nous sommes des funambules marchant sur un fil tendu entre la folie et la mort, et ça nous donne des ailes. Enivrant concentré de vie, si intense tout petit pays plein de paradoxes, de contradictions, de tout et son contraire.
Je reste parce que c'est face à la barbarie que l'humanité a le plus de chance de trouver sa place.
Je reste parce que les yeux de ma grand-mère, qui recherchent aveuglément des souvenirs de la terre qu'elle a du quitter un jour sans espoir de retour, me rappellent combien ça fait mal de partir.
Je reste parce que dans ce coin du monde on touche de si près aux rouages de la vie et de la mort dans toute leur absurdité, qu'on pourrait encore inventer une religion.
TABLEAU 12
1-NARRATEUR
Il semblait bien que malgré tout, vous ne pouviez pas complètement abandonner votre patrie.
2-CAROLE
Attendez. J’ai une dernière liste.
Elle sort un papier de ses poches
4-CAROLE, PUIS LES TROIS :
C : Retrouver l’équilibre
C : Soutenir que je suis libre
C : Canaliser l’angoisse en actions
C : Grandir en restant créative
O : Refuser la poisse, continuer de rêver
E : Respirer, persévérer
C : Prendre le temps
O : S’adapter au mouvement
C : Poser ses désirs
E : Laisser venir
O : Surfer sur la vague
C : Découvrir Prague
Tous : Pourquoi pas !
C : Assumer ses choix
E : Regarder l’horizon
O : Arrêter de se faire du mouron
C : Réaffirmer son appartenance à la terre
O : Accepter la part de mystère
E : Tenir debout
Tous : Etre au rendez-vous
Noir.