La ville au corps
Short Story
Publié dans le recueil de nouvelles « La Rue »
Prix d’excellence
Forum Femme Méditerranée – 2010
Beyrouth connaît tous les recoins de mon corps.
Elle marche dans la ville. Elle sait qu’elle est en retard. Ses talons claquent sur le bitume. Frénétiques. Elle ne sait pas où elle va, mais elle sait qu’elle doit y être au plus vite. A chaque mouvement tout son corps accuse le choc. Elle vient de passer sous un panneau qui égrène les jours depuis la mort d’un martyr célèbre. L’affichage numérique à trois chiffres indique celui de la bête, inversé. A sa montre il est 23h30. L’humidité venant de la mer prend d’assaut les rues, les remplissant d’un brouillard condensé, poisseux. La terre contre-attaque avec sa poussière, des molécules d’immeubles, du béton en poudre suspendus dans l’air. De cette guerre silencieuse naît un nuage opaque qui englobe le tout, laisse des résidus sur les voitures, jaunit au contact des lumières grésillantes, tremblotantes, des néons de la municipalité. Sa visibilité est restreinte, les rares sons de la nuit sont quasiment imperceptibles. Elle respire la ville qui pénètre par à coup dans son nez encore fragile et semble se reconstituer dans ses poumons. Un poids énorme pèse sur sa poitrine, ses pieds coincés dans des chaussures bon marché sont douloureux et sa face entière la brûle, mais elle ne doit pas s’arrêter de marcher. Continuer d’avancer est une urgence.
La ville et la femme, toutes les deux habitées par un désir d’appartenir à un tout uniforme. Emportées dans une spirale qui ne mène nulle part, sinon à son propre nombril, comme un serpent se mord la queue pour finir par s’avaler luimême.
Plongée dans ce halo la ville offre des images réduites, des gros plans inquiétants. La danse des temps qui se chevauchent, esquissant un paysage urbain contre nature. La carcasse d’un bâtiment en construction dans une ombre imposante laisse échapper ses moignons de ferrailles. Les tiges métalliques flottent dans l’obscurité à quelques centimètres d’un mur lépreux vêtu d’un unique écriteau qui le menace d’effondrement. Un amoncellement de déchets ménagers et de sacs éventrés garde, au coin de la rue, le souvenir de la présence d’une poubelle, tandis qu’une façade acnéique, prisonnière d’un échafaudage, s’apprête à oublier l’affrontement fratricide qui l’a marquée. L’asphalte étale des boursouflures, cicatrices laissées par des pneus brûlés. Puis un arbre. Un vieil olivier au tronc noueux qui dévoile, indécent, ses grosses racines, et qui défie de ses lourdes branches l’enchevêtrement de fils barbelés qui l’encercle. La femme manque de chuter dans un trou béant en plein milieu du trottoir qui s’est effondré sur lui-même. Sans le savoir, elle vient d’éviter de tomber dans le passé tortueux de cette ville maintes fois reconstruite. Passé en strates, de la même manière que ce mur qu’elle rase maintenant, où des couches d’affichesen lambeaux se superposent, tantôt annonçant des soirées psychédéliques, tantôt exhibant les portraits d’autres martyrs. La journée la ville grouille de monstres à moteurs, tracteurs, marteaux piqueurs, bétonnières, toute une armada de machines qui détruisent, construisent, transforment, retirant par petits morceaux son âme de chacune de ces parcelles. La pierre qui a traversé le temps doit être supprimée au plus vite, c’est une nécessité, pour être remplacée par des tours. C’est devant l’une d’elle, à la devanture en miroir que s’arrête la femme. Les monstres dorment depuis la tombée de la nuit, et, dans ce silence cotonneux, ses pensées peuvent remonter à la surface de sa conscience. Elle observe son reflet. Jolie. Le nez a un angle particulièrement réussi. Elle ne se reconnaît pas vraiment, mais cette tête lui est familière. Les sourcils forment deux hautes arcades. Les pommettes, qui ont pris la couleur rouge des tuiles, surplombent la bouche aux lèvres gonflées telle une fleur de bougainvillée. Son regard glisse délicatement jusqu'à sa poitrine, ses seins sont deux obus sur le point de faire exploser son décolleté. Elle sourit. Elle tourne son visage pour étudier du coin de l’oeil son profil droit, puis le gauche. Totalement symétriques. Parfait.
La femme et la ville, toutes les deux en chantier, en quête d’une nouvelle forme, d’une identité formatée. Aspirées par l’amnésie, absorbées par un trou de mémoire comme une mouche par la lumière. Satisfaite de sa vision, la femme reprend sa course à grands pas. Son coeur bat de plus en plus fort et fait écho dans sa chair à peine reconstituée. Elle se dit que cette sensation est agréable. Elle se dit qu’elle a eu raison de suivre les conseils de son banquier et de prendre ce crédit chirurgie esthétique. Elle se dit qu’elle a bien fait de vendre sa voiture pour rembourser le premier versement. Elle se dit qu’elle a de la chance d’habiter une ville qui sait si bien répondre à ses besoins. Elle se dit qu’elle est fière de savoir en profiter. Ce qu’elle ne se dit surtout pas, c’est qu’elle est seule dans les rues sombres, qu’elle ne voit pas à un mètre devant elle, qu’elle ne sait pas où elle va et qu’elle est perdue. En toile de fond de ses pensées trône une image. Un homme assis fume le cigare, il a dans les yeux l’étincelle de celui qui sait qu’il a réussi, un léger sourire en coin confirme. Il est encadré de deux femmes. Ses dernières créatures. Entre les rectifications opérées sur l’image et celles sur leurs corps, il est difficile de savoir si elles sont soeurs, ou clones. Debout à droite de la photo, une autre femme, les traits figés dans une grimace. Elle est plus âgée. Bien plus âgée. Une oeuvre d’art, plusieurs fois travaillée. Une femme qui a du vécu, mais ça ne se voit pas. Elle fait enfin partie de leur monde. Peut-être qu’elle va les rencontrer ce soir. Peut-être que ce soir elle va finalement vivre l’éblouissement des flashs des photographes. Peut-être qu’elle aussi aura sa place sur une page de papier glacé. Elle se remémore la scène qu’elle a mille fois fabriquée. L’éclair de la lumière, dur, vif. Elle, aveuglée pendant quelques secondes, puis l’orgasmique vertige des petits points de couleurs qui scintillent sur sa rétine. L’homme au cigare la tient fermement par la taille pour la retenir. Elle est seule avec lui sur la photo. Toute la ville va en parler. Un rire victorieux la prend au ventre, lui tord la nuque en remontant brusquement jusqu'à la gorge, et déchire le silence de la nuit alors qu’un rictus de douleur déforme son visage comme transpercé par des milliards d’aiguilles. Sa marche en est ralentie, ses jambes flageolent mais ne s’arrêtent pas. Elle ne peut pas s’arrêter. Elle continue, un pas et puis l’autre. Et la ville couve.
Il fait chaud, lourd. Les rues ont changé de directions. Elles tendent des pièges. Certaines ne mènent plus là où elles devraient aller, d’autres sont condamnées. Celle que la femme traverse à l’instant en courant, bien qu’aucune voiture ne pointe ses phares, est cernée de blocs de bétons au garde à vous. A son bout, la masse obscure d’un char paressant sur ses chenilles. Si elle court c’est peut-être pour fuir le seul autre être humain en présence. Un militaire qui fait machinalement les cent pas. Il a quelque chose de fantomatique dans la démarche, on dirait qu’il est fixé sur un roulement à bille tant les cercles qu’il dessine sont impeccables. Instinctivement, la femme s’éloigne de lui. Des perles de sueur prennent forme sous la couche épaisse de fond de teint qui recouvre sa figure. Elle a peur mais ne le sait pas encore.
La femme, coincée dans une répétition atemporelle, égarée dans les dédales que la ville tisse comme une araignée tisse sa toile. C’est dans ses tempes que son coeur se met à battre, laissant résonner des coups sourds dans ses oreilles. Elle a le crâne qui va exploser. Elle doit arriver quelque part mais elle ne sait plus comment. Elle a l’impression d’avoir déjà vu ce coin de rue, d’être déjà passée par là, de tourner en rond. Elle se retourne d’un coup, provoquant dans sa tête un grincement que la lame d’un sabre aurait laissée en se retirant. Derrière elle, le panneau à cristaux liquides qui est resté figé sur le chiffre 999. Il est minuit passé de dix minutes. Subrepticement, ses muscles se mettent à trembler. Une gigantesque déflagration secoue l’air, suivie d’une petite pluie de couleurs qui illumine le brouillard maintenant désencombré. Le silence n’a pas le temps de se réinstaller qu’en tonnent d’autres dans une retentissante symphonie. Des feux d’artifices. La ville se délecte de ce son, encore plus que des bruits industriels qu’elle éructe en journée. Et la femme accuse le coup dans les épaules qui se crispent, prises dans un étau d’effroi. Elle est tétanisée, statufiée dans une position de terreur. Le mouvement de sa marche s’est transformé en secousses violentes dans ses membres. Le talon d’une de ses chaussures flanche, il casse sous le poids du corps tout en tensions. C’est à nouveau le silence. Encore plus qu’avant. Quelque part il y a de la vie. Quelque part des gens festoient, rient, dansent, échangent des anecdotes. C’est là qu’elle veut être. Mais pour le moment elle est dans le giron de la nuit sans fin que lui impose la ville.
Cette ville qui accumule schizophrénie et paranoïa, qui dans un perpétuel élan de survie, est suspendue dans l’instant, ignorant le passé trop complexe qui la fonde et oubliant qu’un devenir est possible. Hantée par ses démons, en lutte avec elle-même, elle se ronge les entrailles, faisant l’autodafé de la bibliothèque sémantique qu’est sa mémoire, avortant le verbe et la pensée à la fois, annihilant d’avance toute renaissance, toute projection, pour précipiter tout ce qui la constitue dans le néant.
Un petit vent se lève faisant parcourir un frisson le long de l’échine de la femme. Elle reprend sa marche en boitant. L’atmosphère est désormais clarifiée autour d’elle, mais c’est sa vue qui est trouble. Des larmes posent un voile entre elle et la ville. Elle est souffrance. Fouettée de l’intérieur par des décharges électriques. Elle est peur. Abandonnée seule et sans bouclier dans des méandres dont l’issue lui est inconnue. Elle se met à prier un dieu dont elle ne sait si c’est son chirurgien, ou un autre, bien plus machiavélique. Mais la ville est sans pitié.
La ville qui comme une bactérie, s’infiltre dans les artères de la femme.
Elle a le dos courbé et les yeux rivés au sol. Elle s’accroche à son sac à main comme si sa vie en dépendait. Sa claudication la fait sautiller de temps en temps. Elle ne pense plus à là où elle doit aller, elle avance, c’est tout. Parce que si elle s’arrête, elle s’écroule. Sa silhouette se reflétant sur un mur prend la forme d’une angoissante créature. Elle poursuit sa route en marmonnant des syllabes informes sur un ton grave pour se rassurer. Derrière elle, le ronronnement d’une voiture se fait entendre. Un vieux tacot cafouillant, branlant sur ses roues, se rapproche. Sur son toit une enseigne jaune, encrassée, l’auréole en clignotant. Arrivé à son niveau, le taxi donne deux coups de klaxons secs. C’est le signal. Il s’arrête à peine, la femme attrape la poignée de la porte qui s’ouvre aisément. Elle lâche un soupir en s’installant furtivement sur la banquette arrière qui étreint dans son cuir vieilli le corps exténué. La voiture redémarre aussitôt.
Aucune parole n’est prononcée, la femme tente de donner un nom de rue, mais de sa bouche asséchée n’émergent que des gargouillements inaudibles. Le véhicule semble pourtant suivre un chemin déterminé. Il tangue imperceptiblement de droite à gauche en roulant, et berce la femme la portant doucement dans une léthargie à la frontière des limbes. Elle s’en remet à la fatalité, n’ayant ni la force ni l’alternative de diriger les choses. La montagne surplombant la ville est étincelante, tandis que les rues sinueuses de celle-ci baignent dans une obscurité tachetée de faibles flaques lumineuses.
La voiture disparaît dans une dense forêt d’immeubles, pour réapparaître éventuellement au détour d’un terrain vague. Elle se faufile dans ce labyrinthe, manoeuvre habilement des slaloms entre des barrières métalliques, emprunte avec assurance des sens interdits, ignore souverainement les feux de signalisation. Elle trace sa route à travers des quartiers entassés dont les limites ne sont perceptibles que par un oeil avisé. Elle emmène la femme là où elle doit être.
Une décharge publique. Ici, les déchets ont gagné du terrain sur la mer. C’est la terre qui a vaincu. Pour le moment. Ici aucun bâtiment ne peut prendre racine, seul un jardin. C’est une plaine, animée par des vermisseaux, où flotte une irrémédiable odeur de charogne. Un sifflement lancinant s’avère être les bruits de succion et de battement d’ailes d’une multitude d’insectes voraces. Les freins grincent quand la voiture s’arrête. S’échappe par la porte, comme un relent, un corps aux contours flous, sans consistance, qui titube en traversant une vivante et insatiable vase. La terre cannibale lui ronge les membres, l’avalant au fur et à mesure qu’il avance, et le digérant presque aussitôt dans l'atmosphère âcre.
La ville observe la femme qui gît comme un jouet cassé, comme une poupée disloquée, sacrifiée sur le tas de détritus en putréfaction.
Dans les ténèbres de la nuit, les rats veillent en guettant leur heure.