Le printemps dans les veines
Short Story
Publié dans le livre collectif «Les Printemps arabes »
Éditions Mémoire dʼencrier – 2011
« Et nous mettrons en scène lʼHistoire comme dʼautres mettent en scène des pièces de théâtre.»
Werner Herzog - Aguirre, la colère de Dieu.
Une pièce plongée dans lʼobscurité, lʼombre dʼun homme, assis de dos sur un fauteuil. On devine sa silhouette courbée. Une vieille télévision est allumée, cʼest lʼheure du journal. Sur lʼécran, un long plan séquence parfaitement cadré montre, posé au sol dʼune chambre dénudée, toute une série dʼarmes. La caméra sʼappesantit sur des mitraillettes adossées contre un mur en béton, avant de lentement parcourir la pièce. Un tas de balles apparaissent dans un coin du cadre, avant de se retrouver au centre de lʼimage, puis des armes blanches parfaitement alignées, et la caméra finit son parcours sur une hache disposée en plein centre de lʼinstallation, manifestation ultime de lʼinfâme mutinerie. Une voix monolithique décrit de manière redondante ce qui est montré, et clôture le long reportage sur lʼaffirmation que cette cache dʼarme est bel et bien la preuve du complot contre la grandissime et fière nation arabe.
La speakerine récupère lʼantenne. Cʼest une jeune fille, à peine sortie de lʼenfance, affublée dʼun maquillage de soirée, et qui lit scrupuleusement le prompteur qui semble faire défiler son texte tout juste un peu trop vite, de manière à ce que la journaliste inexpérimentée ne puisse pas saisir les informations quʼelle ânonne. Elle termine la présentation de lʼintervention suivante en faisant les louanges de lʼarmée, qui a toujours su préserver lʼordre public et protéger les citoyens contre les traîtres et extrémistes de tous bords.
Cʼest au tour dʼun jeune homme de prendre la parole dans une vidéo préenregistrée qui passe en exclusivité sur la télévision dʼétat. Il porte la barbe, et a lʼarcade sourcilière fraîchement recousue. Il enrichit le journal de sa déposition en tant que témoin oculaire dʼun incident qui aurait eu lieu dans une petite ville, non loin de la capitale. Il explique quʼil a été attaqué par dʼétranges hommes vêtus de noir, très probablement des agents au service des impérialistes occidentaux, défenseurs de la cause de lʼimmonde ennemi héréditaire.
La speakerine réapparaît comme une marionnette dans son castelet, le visage fendu par un futile sourire, et remercie les chers téléspectateurs dʼavoir suivi le journal du jour, en leur rappelant quʼaprès la météo et une courte page de publicité, des hommes de foi participeront à un débat sur la religion et la cohésion nationale. « Merci et à bientôt » conclut-elle en exagérant un peu plus son sourire comme on le lui a apprit. Elle reste à lʼimage un instant de trop, probablement un petit problème technique comme il en arrive régulièrement ces derniers temps. Le sourire reste accroché, mais une légère panique apparaît dans les yeux noircis de la jeune journaliste qui roulent dans leurs orbites, avant quʼelle ne soit remplacée par un clip présentant des chanteurs lyriques à la voix trop aigue, entonnant un hymne à la gloire de leur beau pays. Des images bucoliques se superposant en fondu enchaîné, transparaissent derrière un drapeau flottant au vent.
Ahmad zappe et tombe sur une chaîne du câble. Il a la chance de réussir à la capter car elle est souvent brouillée, et ce nʼest pas du à un problème de son antenne. Il reconnaît lʼhomme qui se fait interviewer. Ses méninges vont laborieusement chercher dans son passé. Cʼest une figure qui lʼa marqué. Jusque dans sa chair. Bien sur, qui dʼautre ! Ahmad ne lʼavait plus revu depuis lʼépoque. Il a vieilli mais pas autant que lui. Il a toujours les sourcils en accent circonflexe et lʼétincelle arrogante dans les yeux de celui qui a le pouvoir et qui se sait intelligent.
La journaliste, tout aussi maquillée que la précédente, a cependant plus de pratique, et ne laisse pas son invité prendre le dessus. Elle revient sans cesse à la question laissée sans réponse, « Monsieur le ministre, comment justifiez-vous les images que nous avons vues sur internet ? Quʼavez-vous à dire sur ces morts violentes dont nous avons eu le témoignage sur certains sites dʼopposants ? » Lʼhomme, dans un rire narquois, en profite pour exprimer son mépris à la femme qui le harcèle. Il met en cause son professionnalisme et détourne encore la question en dénigrant ses sources dʼinformations. Ce petit jeu dure apparemment depuis un moment déjà, et la tension est palpable entre les deux personnes, qui, heureusement, ne se trouvent pas dans le même studio. Les discours se superposent, le ton monte, soudain la voix de lʼinterviewé déraille subtilement. Son visage est tout aussi impassible mais on dirait quʼil a des cailloux dans la gorge. Ahmad ne comprend pas bien ce qui se dit, mais il reconnaît le moment fatidique où la folie meurtrière nʼa plus de barrières. Il a peur pour la journaliste, une peur panique qui lʼattrape au ventre, lui provoque immédiatement des suées froides, il saisit le premier objet qui lui tombe sous la main, un gros cendrier en verre débordant de mégots, et le lance sur lʼécran. La télévision explose au milieu du salon mettant un terme à la discussion. Reste un grésillement et une petite flamme qui continue dʼéclairer la pièce sombre. Lʼhomme se lève avec difficulté et traverse péniblement la pièce en direction de la cuisine pour se servir un verre dʼeau fraîche.
* * *
« Tu vas nous dire ce que tu faisais au café, menteur ? Tu vas cracher le morceau espèce de chien ? »
Ahmad, dix ans plus tôt. Il est suspendu à un axe, tout nu, les mains et les chevilles ligotés ensemble sur une barre métallique passée derrière ses genoux, dans la position du poulet rôti. Deux gars surexcités lui claquent le visage en posant des questions en continu, sans même lui laisser le temps de répondre. « Tu vas nous donner les noms de tes petits camarades, tu vas les dénoncer espèce de traître. Fils de pute, sinon cʼest ta femme que tu vas retrouver ici, les jambes écartées, on se fera un plaisir de bien la sauter devant toi, avec son gros ventre, que tu vas même entendre le gamin hurler à lʼintérieur de ta grosse, tu vas nous dire ce que tu faisais au café ? Tu vas nous donner les noms des responsables de lʼorganisation subversive ? ». Dans la pénombre, assis tranquillement sur une chaise en bois et fumant un cigarillo à lʼodeur nauséabonde, leur chef assiste silencieusement à la scène.
Cʼest lui qui se fait interviewer sur la chaîne câblée quelques années plus tard, il sera devenu ministre de lʼintérieur et dirigera avec le même flegme les opérations contre les jeunes révolutionnaires.
Ahmad ne sent plus ni ses pieds ni ses mains, et son visage cʼest endurci sous les coups depuis cinq jours quʼil subit des passages à tabac, mais lʼodeur de ce cigarillo reste toujours aussi insupportable, et sans prévenir, un jet de bile chaude et acide lui déchire lʼoesophage avant de sʼéjecter sur sa poitrine et ses cuisses. « Ramenez cette loque dans sa cellule » dit froidement le chef, et les deux recrues obtempèrent aussitôt en ricanant comme des adolescents quʼils sont. Ils le descendent et libèrent ses membres meurtris, puis lʼattrapant chacun par un bras, ils le traînent dans les couloirs jusquʼau sous-sol en commentant comme un match de boxe les divers coups assenés. Il est littéralement jeté au sol de son cachot. La pièce qui fait un mètre sur deux nʼa pas de fenêtres. On lui a placé un seau métallique pour faire ses besoins, et depuis quʼil y a été emmené le seau nʼa pas été vidé. La porte claque derrière lui, un loquet tourne trois fois, le laissant dans lʼobscurité la plus totale. Ahmad nʼa toujours pas compris ce quʼil faisait là et pourquoi on sʼacharnait sur lui. Il avait compris que ses geôliers voulaient des noms, mais les noms de qui, il lʼignorait. Il nʼavait aucune information au sujet dʼune organisation subversive qui chercherait à renverser le régime. Comment pouvait-il avouer quoi que ce soit.
La torture sʼest poursuivie pendant plusieurs jours. Ahmad ne savait plus depuis combien de temps il avait intégré cet enfer. Lʼabsence de lumière dans sa cellule, la solitude, les longs interrogatoires, lui avaient fait perdre toute notion du temps. Quand on ne sʼoccupait pas de lui, il y avait les cris de souffrance des autres détenus. Ils se croisaient parfois dans les couloirs, des gaillards réduits à un état de chiffe, encadrés par leurs tortionnaires. Les sanglots de ces hommes humiliés hantent encore ses nuits, encore plus que le souvenir de la douleur subie.
« Je suis chômeur, je vais avoir un fils à ma charge, jʼétais au café pour demander une place de serveur, je vous jure, je vous en prie laissez moi rentrer chez moi ! ». Il avait fini par avouer, il avait donné des noms, nʼimporte lesquels, les premiers qui lui sont venus à la tête. Ils avaient mis toutes leurs menaces à exécution. On lui avait plongé la tête dans le seau à déjections. Le chef lui avait dit, avec cette intonation si particulière, ce grognement sadique et sourd dans la voix, quʼil avait de la chance que ce ne soit pas la merde dʼun autre. On lʼavait électrocuté, roué de coups avec une matraque rugueuse de la taille dʼun bras, on avait écrasé lʼinfect cigarillo du chef sur tout son corps, jusque sur ses parties génitales. Un médecin passait régulièrement lʼexaminer, et tant que le supplicié ne risquait pas de leur claquer entre les mains, les bourreaux avaient lʼaccord pour poursuivre leur travail.
Puis un jour ils ont ramené sa femme. Ils lʼon faite rentrer dans la salle. Quelques secondes. Elle était tétanisée. Leurs regards se sont croisés, elle a mis un temps à le reconnaître. Elle a pleuré en répétant son nom. Puis ils lʼont accompagnée dans une autre pièce. « Venez madame, nous avons quelques questions à vous poser, ne vous inquiétez pas, ça devrait être rapide». Mayssa entamait son neuvième mois, elle portait leur premier fils. Il lʼa entendu hurler dans la pièce à côté, cʼétait intolérable. Cʼest là quʼil a avoué. Il a donné deux noms, celui de son voisin et celui de son neveu, qui ressemblait tellement à un de ces gamins qui le battait quotidiennement. Il ne pouvait pas réfléchir, son cerveau était en compote et il y avait sa femme, la mère de son fils qui subissait des sévices. Il a donné ce quʼon lui demandait, des noms. Plus tard à lʼhôpital où il se faisait soigner, on lui a annoncé que sa femme avait accouché dʼun garçon, mais que le petit était mort au bout de quelques heures. Mayssa avait perdu la raison, il pourrait la voir dans sa chambre mais bientôt on lʼenverrait dans un centre spécialisé. Il nʼen avait pas eu la force. Cʼétait il y a dix ans.
* * *
Ahmad habite seul dans un petit deux-pièces vétuste. Lʼétat lui pourvoit une misérable rente hebdomadaire qui lui suffit à peine pour payer le loyer, ses cigarettes, et le hommous en grains qui constitue son unique repas quotidien. Ils lui doivent bien ça lui a-t-on dit une fois avec un sourire entendu. Il passe le plus clair de son temps affalé sur le fauteuil à regarder la télévision. Il éclaire à peine pour faire des économies dʼélectricité, en tous cas la lumière lui brûle la rétine. Il nʼa pas le téléphone. De toute façon il nʼa personne à appeler. Il nʼa plus jamais revu Mayssa, on lui a raconté quʼelle est enfermée dans un asile dʼaliénés, et quʼelle pouponne un bébé imaginaire. Son frère a quitté le pays avec sa femme et ses deux filles, et ne lui a plus jamais adressé la parole depuis lʼarrestation et la condamnation a mort de son unique fils pour haute trahison. Ahmad vit comme ça, en traînant sa culpabilité et sa honte, ainsi quʼun corps à jamais meurtri. Il sʼest trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Voilà. il a manqué de chance et ça lui a brisé sa vie. Il ne lui reste plus quʼà regarder les bêtises à la télévision, et fumer des cigarettes, sʼabandonnant à la fatalité si parfaitement orchestrée par les tyrans qui gouvernent son pays. Il nʼa que trente sept ans, mais ressemble à un vieillard au dos courbé, aux articulations disloquées et au regard éteint. Debout dans lʼétroite cuisine, il boit dʼun trait son verre dʼeau, et sʼen ressert un autre aussitôt. Il y avait longtemps quʼil nʼavait plus ressenti une telle émotion, de manière aussi directe et aussi agressive. Depuis quʼil avait été relâché il avait tout simplement tout abandonné. Il sʼétait résigné à nʼêtre quʼune autre victime silencieuse de lʼinjustice, et nʼattendait rien. Il ne ressentait plus rien, ne pensait plus rien, ne cherchait rien, ne voulait rien dʼautre que fumer tranquillement ses cigarettes. De celles-ci, il ne manqua jamais.
Son coeur palpite, malgré les deux verres dʼeau supposés le calmer. Ahmad est assailli dʼimages, comme si la trappe dʼune cave sʼétait ouverte et que des morceaux de son enfance resurgissaient dans son esprit. Il se revoit dans le champ de ses parents, courant derrière un furet. Il revoit son frère, son cher frère, avec qui il se roule dans le foin et rigole, il revoit la cour de récréation de lʼécole du village, il revoit la photo de sa mère, ses traits durs sous le voile pourtant coloré qui lui couvre la tête, qui trône dans lʼentrée de leur humble maison, il revoit son père si fort, si digne, même au jour de la mort de sa femme, et les mains rugueuses et flétries de sa grand-mère, la toux de son grand-père et les braillements du voisin trisomique, lʼodeur du lait chaud dans la cuisine.
Plus tard dans la spirale du temps, la joie de son frère à la naissance de son fils arrivé après deux filles, son premier voyage à la capitale, la première fois quʼil a vu Mayssa dans la ville, les souks où il avait acheté les alliances, leurs premiers émois, ses beaux cheveux noirs et sa peau si blanche, sa colère le jour où il est revenu complètement saoul du café, la douceur de son ventre rond, il se souvient de cette curieuse tristesse qui flottait dans ses yeux comme une prémonition. Mayssa, la promesse perdue.
Et tandis que défile sur lʼécran de sa mémoire un étrange montage de souvenirs épars de sa vie, se réveillent dans ses os et dans sa chair les douleurs du passé. Ses chevilles et ses poignets brûlent comme au temps de la torture, sa gorge est sèche, toutes les cicatrices sur sa peau se mettent à rougir et à gratter, il est traversé de décharges électriques. Un cri primal prend forme dans ses entrailles, et comme un âcre liquide viral, circule dans son système sanguin, lui chiffonne le coeur, avant d'éclater dans sa boîte crânienne, propulsant ses yeux hors de leurs orbites, pour retentir longuement dans tout le quartier, et peut-être encore beaucoup plus loin. AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHHH ! Ahmad est revenu à lʼexistence de manière si violente quʼil sʼévanouit.
* * *
Il ouvre difficilement les yeux. Quelle heure est-il ? Ses muscles sont douloureux comme sʼil sʼétait pris des coups toute la nuit. Ahmad secoue la tête vivement quelques fois puis fait craquer ses vertèbres cervicales. On est vendredi, le jour où il reçoit sa paye. Un fonctionnaire dʼétat passe lui remettre lʼargent de la semaine, et Ahmad lʼenvoie lui acheter du Hommous et des cigarettes aussitôt. De cette manière, il ne sort pas de chez lui. Il nʼy avait jamais pensé jusque là, mais probablement que ce gars devait faire un rapport à ses supérieurs à chacun de ses passages. Il devait systématiquement ponctuer son exposé par une phrase comme « ne montrant nul signe de rébellion et se contentant de suivre les émissions de divertissement à la télévision locale, le sujet ne présente aucun danger » et signer, une fois par semaine. Il devait probablement grappiller quelques piastres à lʼachat des denrées. Peut-être quʼil faisait la même chose avec plusieurs personnes. Ahmad se demandait quelle tête le petit fonctionnaire ferait aujourdʼhui en voyant la télévision en pièces au milieu du salon. Il venait de prendre une décision. Aujourdʼhui cʼest lui qui irait acheter de quoi se sustenter. Il ferait lʼeffort de marcher dans la rue, malgré la lumière trop forte du soleil, malgré sa difficulté à mouvoir ses chevilles et malgré son appréhension à rencontrer le monde extérieur.
Il est bientôt dix heures et le fonctionnaire nʼest toujours pas venu. Ahmad se lève et pour la première fois depuis quʼil habite là, il va regarder par la fenêtre. Il sent quʼil y a quelque chose de bizarre aujourdʼhui dans cette banlieue pauvre. Ou peut-être est-ce lui qui est anormal ? En tout cas, au moment où il pointe la tête par la lucarne de son appartement, il entend un tumulte au loin. On dirait que plusieurs personnes marchent ensemble et crient quelque chose. Ahmad se traita dʼidiot, plusieurs personnes en marche et qui crient, cʼest une manifestation, or les manifestations sont depuis toujours interdites ici.
Et pourtant… il lui semble bien quʼun mouvement de masse fait tourner lʼair quʼil respire. Ahmad a maintenant le nez relevé vers le ciel et lʼoreille tendue. La clameur se rapproche. Il lui semble distinguer quelques mots, « peuple » « désir » est-ce possible ? Ces deux mots pouvaient donc se retrouver dans une seule et même phrase ? Un petit rire fait vibrer sa poitrine. Ahmad a presque peur de cette réaction. Il y a au moins dix ans quʼil nʼa pas ri. Où était donc le fonctionnaire, pourquoi ne venait-il pas, il pourrait lui demander ce qui se passe. Pris dʼune effervescence, sentant quʼil ne pouvait pas rater ce qui se passait, bien quʼil nʼavait absolument aucune idée de ce que ça pouvait bien être, Ahmad se détourna de sa fenêtre, et se dirigea vers la porte dʼentrée. Il ne pensa pas à prendre les clés, de toute façon il ne se souvenait pas où il les avait mises ni même quand était-ce la dernière fois quʼil les avait vues.
Plusieurs pas difficiles. Un pied et puis lʼautre, puis de nouveau un pied et puis lʼautre. Il ne pense pas à comment il va descendre les escaliers qui le séparent de la rue. Quand il y arrive il continue, un pied et puis lʼautre qui le rejoint sur la marche. Une respiration, quelques battements de coeur plus rapides et plus forts que la norme, et cʼest reparti, un pied, lʼautre, le premier, le second. Par petits pas Ahmad arrive à lʼextérieur. Le soleil lui attrape le regard, il perd lʼéquilibre et sʼappuie contre la façade de lʼimmeuble quʼil vient de quitter. Stop. Il aurait du prendre un mouchoir. Tant pis, il doit avancer, il ne peut plus retourner sur ses pas, il ne peut que continuer. Un pied et puis lʼautre, petit à petit les pieds sʼhabituent, cʼest encore douloureux mais ça reste supportable. Les yeux aussi sʼhabituent, il peut commencer à voir ce qui lʼentoure. Il perçoit également plus clairement la foule. Et pas après pas, Ahmad se retrouve au beau milieu dʼune gigantesque manifestation. Il avait bien entendu, « peuple » et « désir » dans une même phrase. Une flopée de jeunes gens en colère scande en choeur ce slogan libérateur « le peuple désire la chute du régime ».
Résonnance. Dans plusieurs rues, dans plusieurs villes, dans plusieurs pays, des histoires similaires, les mêmes frustrations, le même ras-le-bol, la même colère, qui tout à coup ne peut tout simplement plus être contenue. La pauvreté, lʼhumiliation, les interdits, les menaces, les injustices, la terreur qui sʼeffondre dans les cris des jeunes en marche pour leur dignité, leur liberté, pour prendre en main leur destinée. Au diable la nostalgie dans laquelle ils ont bassiné des générations durant, aujourdʼhui, en marchant dans la rue, en verbalisant leurs désirs, ils peuvent enfin prétendre à un avenir. Ahmad, emporté par la foule, à lʼimpression pendant un furtif instant de sʼenvoler.
* * *
La vidéo met du temps à télécharger. Celle-ci est un montage de plusieurs petits films, elle est plus longue et plus lourde que les autres. Le processus est lent aussi car plusieurs personnes doivent être sur le même site, et la connexion est surchargée. Le monde entier peut voir ici des images de ce qui se passe réellement dans ces pays en ébullition. Cʼest là la brèche par laquelle se faufile lʼinformation. Les jeunes, armés de leurs téléphones portables, filment ce quʼils voient, ce quʼils font, ce quʼils vivent et le partagent avec le reste du monde afin quʼil soit impossible de retourner dans lʼobscurité. On nʼimagine cependant pas les détours que doivent prendre ces images pour nous parvenir. Ça serait trop simple que ceux qui les prennent aient accès au réseau pour nous les livrer. Non, là aussi il y a des victimes en chemin. Le petit film est arrivé dans son intégralité, on peut maintenant le regarder sans craindre quʼil se fige pour continuer le téléchargement.
Un plan flou sur des têtes vues de derrière, plusieurs personnes qui applaudissent en chantant. Lʼimage bouge en rythme. Des mains qui font le V de la victoire se lèvent et occupent tout le cadre, lorsquʼelles se baissent, on aperçoit le mégaphone dʼoù sont lancés les slogans, et une bannière sur laquelle il est écrit « game over ».
Écran noir. Lʼimage est retournée, un homme debout sur un toit, zoom avant, zoom arrière, mouvements saccadés, cʼest étrange de le voir à lʼhorizontale. Il déchire un portrait du leader de la nation. Des sifflements lʼaccompagnent, dʼautres personnes montent sur le toit pour participer à lʼaction, lʼimage se retourne, revient à la verticale, des applaudissements. Noir.
Des cris de joie, des sifflements, une grande photo tombe lentement au sol, et des dizaines de personnes se précipitent dessus pour la piétiner, on voit les pieds en action, la photo se déchire et à travers la tête du leader on voit lʼasphalte de la rue. Noir.
Un groupe de personnes dans une ruelle, ils chuchotent, ça bouge beaucoup. La caméra se perd, une voix autoritaire dit clairement « circulez il nʼy a rien avoir, rentrez chez vous ». Lʼhomme qui filme se met à courir, on voit un flou gris et blanc, la rue, on entend le gravier, des bruits de frottement, parfois une jambe rentre dans le cadre, un bras, puis lʼimage se stabilise, et on voit la devanture éclairée dʼun magasin de chaussures. Tout à lʼair calme, normal, si ce nʼest cette vive gifle donnée à une personne derrière la vitrine filmée. Noir.
Un son distordu, un cri trop proche du micro, une masse sombre et mobile à lʼécran, on prend un peu de distance, le slogan est maintenant clair, cʼest le peuple qui désire la chute du régime, le peuple est déterminé, ça sʼentend dans sa voix, il clame haut et fort ce quʼil a trop longtemps tu. Lʼimage tremble avec le peuple, elle se situe au niveau des têtes des manifestants. Puis il se passe quelque chose, le cadre surchargé de gens est soudain vide, la vidéo silencieuse. Pas longtemps, parce quʼon entend tout à coup des tirs, des balles qui fusent, lʼimage est maintenant principalement tournée vers le sol, malgré quelques mouvements vers le ciel bleu. On voit une savate abandonnée, et des taches sombres sur lʼasphalte. Lʼhomme qui filme ralentit, on lʼentend répéter en boucle « secours, secours » sans cesse il appelle au secours et continue de filmer. Un homme continue de marcher, il est seul, il avance avec difficulté, on dirait que ses chevilles lʼempêchent de courir, si on prête lʼoreille on peut lʼentendre réciter « le peuple désire la chute du régime » sur un ton morbide, il nʼest pas prêt de sʼarrêter, maintenant quʼil a commencé il va aller jusquʼau bout. Un autre homme rentre dans le cadre, il fait un croche-pied au premier qui tombe violement au sol tout en continuant dʼarticuler le slogan chéri. Celui qui filme discrètement la scène ne dit plus rien maintenant. Lʼhomme au sol se retourne tandis que lʼautre le roue de coups de pieds. Un horrible cri de poulet qui se fait égorger jaillit de la bouche dʼAhmad en prise à une crise de nerf, lʼhomme qui se trouve sur lui le frappe violement au visage plusieurs fois, ce qui ne fait quʼattiser lʼinsupportable cri de détresse. Noir.
Cʼest le silence, on nʼentend que les bruits de pas de la personne qui filme et qui continue de temps en temps à murmurer pour lui-même « secours, secours ». Il filme des dépouilles abandonnées sur la chaussée, les traces de sang, les douilles, les objets abandonnés. Une voiture au coffre plein de corps entassés fait crisser ses pneus. La caméra à lʼimage trop pixélisée sʼattarde un instant sur le cadavre dʼAhmad, il se trouve dans une position tordue, le visage tourné vers le ciel alors que ses pieds font face au sol. Sa tête a explosé sous les balles, une bonne partie de sa mâchoire inférieure a disparu, et cʼest avec une demie bouche dʼoù pendent des lambeaux de peau et un crâne ouvert au ciel, noyé dans une mare de sang que le monde va rencontrer Ahmad. Noir.