Les vagins parlent aussi à Beyrouth 

Article

Beyrouth le 26 juillet 2006 

 Quatre jeunes femmes, vêtues de noir, tournent en rond dans les coulisses du théâtre de la ville. Leurs coeurs battent dans leurs ventres, voire dans leurs bas-ventres, ou même dans leurs chattes. C’est l’heure, elles sortent sur les planches, se touchant les unes les autres de leurs mains, de leurs regards, de leur conviction profonde de faire quelque chose de beau. Tapie dans le noir, au fond de la salle, la cinquième, à l’origine de tout, tremble avec elles. La salle est plus que comble. Le mot est passé, on ne sait pas si demain elles auront le droit de se produire encore. La pièce commence : « Alors, inquiets ? », « Vous ne savez pas ce qui vous attends, hein ? »… 

La genèse 

Un an et demi, d’allers retours, de regards en biais, d’humiliations, un an et demi à se battre contre la censure pour faire passer son texte. Jusqu’au matin même de cette première, quatre heures passées dans un bureau froid de la sûreté générale à négocier pour la énième fois chaque mot. 

Tout commence lorsque Lina Khoury, encore étudiante à l’Université d’Arkansas aux Etats-Unis, voit au théâtre « Les Monologues du Vagin » D’Eve Ensler. Elle sort de cette représentation troublée, comme libérée d’un poids. Ses études terminées, son M.F.A. en mise en scène sous le bras, elle retourne au Liban, et décide de monter les monologues en arabe. Traitée de folle par plus d’un, et considérant la situation du Liban, elle comprend vite que ça ne sera pas possible. 

Il est vrai qu’au Liban, bien que perçu comme étant le pays le plus libre du monde arabe, la société patriarcale, pleine d’interdits et de tabous sévit. L’organisme d’un autre temps qu’est la sûreté générale ne permettrait jamais la mise en place d’une pièce de théâtre aux termes si crus, malgré sa grande tolérance pour la multitude de femmes objets chantant faux et se trémoussant à moitié nues sur toutes les télévisions locales et satellitaires. 

Qu’a cela ne tienne, Lina, femme jusqu’au bout de la dernière boucle de sa tignasse, déterminée comme une lionne, décide d’écrire la version libanaise des monologues. Partant de ses expériences personnelles et d’interviews faite à des dizaines de femmes libanaises, Lina pond la première version de « Haki Neswan », en français « Propos de Femmes ». 

Douze monologues, basés sur une question simple : « Qu’est-ce qui vous dérange en tant que femme au Liban ? ». Douze histoires de femmes libanaises de tout âges, de toutes confessions et origines sociales confondues, traitants surtout de sujets sociaux, mais revenants toujours à l’essentiel, ce corps de femme dans lequel on vit. Le sexe est difficile à éviter. Sous la bannière d’un titre à consonances péjoratives (« Haki Neswan » en libanais étant le bla bla des femmes qui parlent pour ne rien dire) Lina retranscrit avec fidélité les mots de tous les jours de ces femmes. Le texte est prêt à passer par l’étape obligatoire pour toute oeuvre théâtrale, cinématographique ou télévisuelle, la censure. 

Entre le premier refus, les milles retouches, et la cinquième version finalement acceptée, charcutée de tout son sens, dix huit mois passent durant lesquels 

 Quatre jeunes femmes, vêtues de noir, tournent en rond dans les coulisses du théâtre de la ville. Leurs coeurs battent dans leurs ventres, voire dans leurs bas-ventres, ou même dans leurs chattes. C’est l’heure, elles sortent sur les planches, se touchant les unes les autres de leurs mains, de leurs regards, de leur conviction profonde de faire quelque chose de beau. Tapie dans le noir, au fond de la salle, la cinquième, à l’origine de tout, tremble avec elles. La salle est plus que comble. Le mot est passé, on ne sait pas si demain elles auront le droit de se produire encore. La pièce commence : « Alors, inquiets ? », « Vous ne savez pas ce qui vous attends, hein ? »… 

La genèse 

Un an et demi, d’allers retours, de regards en biais, d’humiliations, un an et demi à se battre contre la censure pour faire passer son texte. Jusqu’au matin même de cette première, quatre heures passées dans un bureau froid de la sûreté générale à négocier pour la énième fois chaque mot. 

Tout commence lorsque Lina Khoury, encore étudiante à l’Université d’Arkansas aux Etats-Unis, voit au théâtre « Les Monologues du Vagin » D’Eve Ensler. Elle sort de cette représentation troublée, comme libérée d’un poids. Ses études terminées, son M.F.A. en mise en scène sous le bras, elle retourne au Liban, et décide de monter les monologues en arabe. Traitée de folle par plus d’un, et considérant la situation du Liban, elle comprend vite que ça ne sera pas possible. 

Il est vrai qu’au Liban, bien que perçu comme étant le pays le plus libre du monde arabe, la société patriarcale, pleine d’interdits et de tabous sévit. L’organisme d’un autre temps qu’est la sûreté générale ne permettrait jamais la mise en place d’une pièce de théâtre aux termes si crus, malgré sa grande tolérance pour la multitude de femmes objets chantant faux et se trémoussant à moitié nues sur toutes les télévisions locales et satellitaires. 

Qu’a cela ne tienne, Lina, femme jusqu’au bout de la dernière boucle de sa tignasse, déterminée comme une lionne, décide d’écrire la version libanaise des monologues. Partant de ses expériences personnelles et d’interviews faite à des dizaines de femmes libanaises, Lina pond la première version de « Haki Neswan », en français « Propos de Femmes ». 

Douze monologues, basés sur une question simple : « Qu’est-ce qui vous dérange en tant que femme au Liban ? ». Douze histoires de femmes libanaises de tout âges, de toutes confessions et origines sociales confondues, traitants surtout de sujets sociaux, mais revenants toujours à l’essentiel, ce corps de femme dans lequel on vit. Le sexe est difficile à éviter. Sous la bannière d’un titre à consonances péjoratives (« Haki Neswan » en libanais étant le bla bla des femmes qui parlent pour ne rien dire) Lina retranscrit avec fidélité les mots de tous les jours de ces femmes. Le texte est prêt à passer par l’étape obligatoire pour toute oeuvre théâtrale, cinématographique ou télévisuelle, la censure. 

Entre le premier refus, les milles retouches, et la cinquième version finalement acceptée, charcutée de tout son sens, dix huit mois passent durant lesquels Cinq représentations étaient prévues, et nous ne savions pas le premier soir si la censure ne nous interdirait pas de remonter sur les planches le lendemain. Mais le public et la presse étaient au rendez-vous, et la pièce continue de faire salle comble trois mois plus tard, laissant présager encore bien des représentations. 

Si beaucoup de femmes sont venu assister à la pièce, les hommes ne sont pas en reste. Nombre d’entre eux sont venus, puis ont ramené leurs femmes, leurs belles-mères, leurs amis. Plusieurs personnes ont ressenti le besoin de la revoir deux et trois fois. 

La particularité du public de « Haki Neswan » est son côté hétéroclite. Des jeunes autour de la vingtaine, des personnes plus âgées, des couples, des groupes de copines, des groupes de copains (!!), des femmes voilées, des blondes décolorées botoxées et siliconées, tout le monde semble trouver son compte. 

Choquant ? Plusieurs personnes, en majorité des femmes, nous accueillent à la sortie d’un « Merci, ça nous a fait un bien fou ». D’autres estiment que « C’est un peu trop, moi j’ai vécu à l’étranger ça ne me dérange pas, mais on est au Liban », deux hommes sur trois nous demandent « A quand « propos d’hommes » ? », et même si ils sont rares, certains hommes se sentent un peu oubliés et lésés, d’autres semblent avoir élucidé certains des mystères féminins. Les discussions vont bon train à la sortie. Tout le monde a vécu, ou connaît quelqu’un qui a vécu une histoire qui ressemble de prés ou de loin à l’un des monologues. 

Dans l’obscurité de la salle, les spectateurs bien qu’entourés sont seuls, et c’est leurs réactions non verbales et corporelles qui sont les plus intéressantes. Qui s’accroche à son siège essayant de retenir un rire (un sens de l’humour tapis sous une éducation pleine de tabous), qui s’étouffe de rire ou se tape les mains sur les cuisses, qui secoue la tête l’air de se dire « Quand même, elles vont loin ». Uniquement deux personnes par soir, en moyenne, quittent la salle. 

Loin des revendications purement féministes, Lina Khoury a essayé de lever le voile sur certains aspects de la vie des femmes, leurs simples problèmes quotidiens, avec infiniment de respect et sans leçons de morale. Les femmes comme elles se parlent quand elles sont entre elles, face à des centaines de personnes. Le résultat aura été une réelle catharsis dans un coin du monde ou souvent les détails les plus intimes et personnels sont considérés comme honteux. 

Une traînée de poudre 

A Beyrouth la scène théâtrale commence à peine ces dernières années à reprendre du poil de la bête. En 2004 « le théâtre de Beyrouth » de Roger Assaf, et « le théâtre Al Madina » de Nidal El Ashkar, deux des principaux établissements de la capitale, fermaient leurs portes pour cause de problèmes économiques. Ils les rouvrent deux ans plus tard dans des lieux différents, participant activement à la nahda des activités artistiques et culturelles à Beyrouth. Quand au public libanais, jusque la constitué surtout d’artistes et d’intellectuels, il a retrouvé massivement le chemin des salles grâce au « Qu’elle aille au diable Meryl Streep » de Rachid El Daif, mis en scène par Nidal El Ashkar. 

C’est dans ce contexte de renaissance théâtrale que « Haki Neswan » voit le jour. 

Lina, également productrice du spectacle, ne disposait que d’un budget réduit pour monter sa pièce. Les sponsors furent réticents (le sponsoring étant le seul moyen de financer un évènement au Liban), cependant - clin d’oeil amusant - le fabriquant de serviettes hygiéniques « always » nous alloua un budget. Ce n’était toutefois pas suffisant pour mettre en place une campagne publicitaire. 

Ce sont le bouche à oreille et l’intérêt de la presse et des medias (locaux, régionaux et internationaux) qui ont été la meilleure publicité. 

Les critiques, en grande majorité, furent très enthousiastes, transformant ainsi une pièce de théâtre en phénomène social. Bien sur certains crient « haro », mais leurs voix semblent bien faibles proportionnellement aux nombreux articles de presse et émissions de télévisions qui ont salué le projet. 

D’abord les medias libanais, puis les agences de presse internationales, et de fil en aiguille, les medias européens, américains, canadiens, saoudiens, des émirats, irakiens, et même israéliens. Tout le monde semble s’intéresser à ce qu’ont à dire les vagins libanais… 

A une époque ou notre région est plus souvent sous les feux des projecteurs à cause de guerres, de violences et d’attentats, ou « arabe » est plus souvent lié à « terroriste » qu’à « vagin », un peu de féminité dans ce monde de brutes ne peut pas faire de mal. Et petit à petit, les femmes pourraient occuper la place qu’elles méritent. Peut-être quelques signes déjà avec l’obtention du droit de vote des Koweitiennes, ou ce roman « Les filles de Riyad » de l’auteur(e) saoudienne Raja Al Sana ? 

Retour à la réalité 

Le 12 juillet, trois mois après la première représentation de « Haki Neswan », la guerre avorte en un clin d’oeil toutes les victoires et tous les succès, tous les rêves d’avenir. Peu importent les luttes des individus pour faire évoluer, avancer, construire, vivre, quand les forces de mort de tous bords décident de parler la langue des bombes. Comment trouver sa place dans la destruction quand on a mis son âme dans la reconstruction ? Quand donc nous laissera-t-on nous battre en paix pour essayer de marcher vers l‘avant la tête haute ? 

Au coeur de ce Moyen-Orient où les montées et les descentes sont plus fréquentes que les levers et couchers du soleil, et peut-être pour garder l’espoir, je pense au poème de Kipling : 

« Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie 

Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir, 

Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties 

Sans un geste et sans un soupir 

… 

Tu seras un homme mon fils ». 

Je ne peux m’empêcher de soupirer, ni même de pleurer les vies détruites, les « ouvrages » éventrés, les milliers de parties perdues. Mais nous serons des femmes et des hommes.