L’odeur du vent

Short Story

Un texte de Carole Ammoun

A abla et son clown - Merci Roger, Camille et Lucien

1.

Hubble H. est debout systématiquement avant que ne sonne son réveil matin, et dans la pâle lumière du petit jour, il se dirige vers la salle d’eau afin de procéder à sa toilette quotidienne. Il ouvre le robinet laissant le temps à l’eau de remonter le long des canalisations, puis de couler quelques minutes, évacuant ainsi les particules qui s’y sont accumulées durant la nuit. Joignant alors ses deux mains comme pour recevoir une offrande, il recueille le liquide dont il s’éclabousse le visage trois fois, et prend de suite une grande inspiration réflexe qui commence à réveiller son esprit engourdi de sommeil. Puis, comme d’habitude, il se brosse les dents en se regardant dans le miroir. Trois minutes, frottant chacune de ses dents, commençant par celles du haut pour glisser sur celles du bas, les yeux plantés dans son reflet, jusqu'à ce que la mousse blanche s’échappe de ses lèvres et se mêle à sa moustache. Il baisse alors la tête, la plongeant presque dans le petit lavabo en email blanc, et crache d’un jet le dentifrice dans le siphon en prenant soin de ne pas souiller la cuvette. Il se gargarise ensuite soigneusement, faisant circuler l’eau maintenant fraiche dans toute la bouche, entre les dents, gonflant une joue puis l’autre, l’envoyant dans le palais puis à la racine de la langue, à un point précis de la gorge où il ne l’avalera pas, la renvoyant à l’avant une dernière fois avant de cracher le tout dans le siphon. Il répète l’opération plusieurs fois, en rinçant méticuleusement chaque recoin de la bouche. Tout en laissant couler l’eau du robinet, il se racle profondément la gorge et fait remonter d’une expiration sèche et brusque un gros crachat de ses poumons, qu’il envoie d’un roulement de la langue dans le trou du lavabo. Une fois la face nettoyée, Hubble H. s’assoit sur la cuvette et vide sa vessie puis pousse activement les déjections tout le long de ses intestins et hors de son corps. Il procède ensuite au méticuleux nettoyage de ses parties intimes, contorsionnant son maigre corps dans le petit espace de sa salle d’eau pour rejoindre les moindres recoins de son anatomie. Il termine ses ablutions matinales par le lavage de ses pieds. D’un geste habitué, il inspecte d’abord l’état des callosités et des durillons que le frottement des pieds dans les bottines provoquait. Il passe ensuite consciencieusement le savon entre chacun de ses orteils, sur le plat de la plante, le fait tourner de la tranche vers le coup de pied quelques fois, avant de rincer abondamment. 

Il opère tous les jours la même série de gestes lents et précis. Après avoir avalé d’un coup une tasse de café très noir et très serré au comptoir de sa cuisine, il s’habille, prenant grand soin de placer les vêtements de sorte qu’ils recouvrent son corps de manière totalement équilibrée. Les plis du pantalon bleu marine sont parfaitement dessinés, et il passe de longues minutes à boutonner sa chemise blanche, vérifiant que chaque bouton rejoint la bonne boutonnière, et que la ligne droite est respectée. Tout doit être aligné. Une fois l’uniforme bien en place, les bottines lacées, il rajoute un à un les divers accessoires : la cravate réglementaire, son badge d’identification, la petite matraque en plastique, le gilet qui recouvrait le tout, la casquette et enfin et surtout, le détecteur. Son immuable rituel prend fin lorsque Hubble H. quitte son domicile, refermant la porte de son studio tout à fait conventionnel, et qu’il tourne la clé deux fois dans la serrure, puis, par une mystérieuse superstition, la retourne une unique fois dans le sens inverse. En chemin Hubble H. achète une galette de thym, qu’il mange en se rendant sur son lieu de travail. 

C’est une place circulaire, au sol pavé, où un lampadaire à deux branches et un unique banc de bois à la couleur verte passée, semblent patienter depuis longtemps à l’ombre d’un colossal liège plusieurs fois centenaire. L’arbre forme une masse, occupant un volume non négligeable de la place, et pourtant il semble léger et aérien, au toucher son écorce donne l’impression de sonner creux. Lui fait face une horloge astronomique encastrée dans un mur, présente depuis encore plus longtemps. On pourrait même dire qu’elle a dû cadencer des oscillations de son dispositif la poussée du liège. L’horloge présente trois cadrans qui donnent des informations telles que l’heure, les équations solaires et lunaires ainsi que les mouvements des plus importantes planètes. A l’heure, les poids d’entraînements, verges et engrenages du complexe mécanisme d’échappement sont mis en branle, et font surgir tout en haut, au dessus et autour des cadrans, des automates qui offrent un ballet parfaitement accordé rythmant la vie de la cité. 

Dans la périphérie de la place, quelques anciennes habitations protégées et des échoppes d’artisans dans un état de décrépitude avancée, vestiges d’un temps déjà plus récent. Mais tout autour, la mégalopole avait tout simplement avalé des années d’histoire, les remplaçant par de très vastes bâtiments modernes et clinquants. L’horloger qui avait minutieusement conçu et confectionné les pièces de l’horloge édifiée sur la place n’aurait sans doute pas pu imaginer alors qu’un centre commercial de la taille d’un quartier entier ferait un jour suite à son œuvre ingénieuse. Hubble H. avait lui même vu, jour après jour, d’abord disparaître de vieux immeubles dans la poussière, puis se creuser un impressionnant gouffre, et pousser, à grands bruits, le fameux centre de tous les désirs, de tous les besoins, de toutes les solutions. Lui, inlassablement, continuait son travail de gardien, arpentant fidèlement cette place publique, démarrant toutes ses journées en arrivant à six heures, au moment où l’horloge sonne ses premiers coups.


2.

Quatre, cinq et six. Dong ! C’est l’horloge de la place tout en bas qui sonne et dans le sommeil de la petite fille résonne. De la fenêtre du septième étage, rentre une abeille qui, dessinant des huit en volant, se rapproche de la fillette et dépose sur ses lèvres une formule secrète. La petite entrouvre un œil, juste à temps pour apercevoir l’abeille s’envoler en rigolant, tout droit vers un tout petit morceau de ciel bleu. Aujourd’hui elle aura neuf ans.

Elle s’étire dans un grand bâillement sonore, alors qu’entre ses deux oreilles, prend forme une chansonnette :

L’homme descend du singe

L’oiseau du dinosaure

Et la petite Luciole,

Du pin parasol !


Sur ces belles paroles, Luciole saute hors de son lit et se précipite à la fenêtre donnant sur les toits. D’ici, elle peut voir le soleil enfin pointer, et saluer les oiseaux qui passent. Là, c’est sa terrasse, son monde à elle, son jardin secret. Avant de passer de l’autre côté, elle récupère du rebord de la fenêtre le verre d’eau qu’elle avait placé la veille. Voilà, de l’eau de solstitium, la voûte étoilée y aura infusé tout le long de la nuit la plus longue, et maintenant elle, Luciole, Lucie pour la famille, neuf ans aujourd’hui, peut boire la décoction. Elle tient de ses deux mains le verre rempli à ras bord de la précieuse potion, elle louche presque en faisant très attention de ne pas en perdre une goutte. Le verre arrivé au bord de ses lèvres, Luciole ferme les yeux, et gorgée après gorgée, ingurgite le liquide. 

Un silence de grotte dans la gorge, puis le rythme de la déglutition, un métronome fluide, une goulée de cascade suivie d’une autre, l’eau pénètre dans le corps et sur son passage fait fleurir un printemps. Une grosse liane verte et feuillue grimpe tout d’un coup dans un mouvement hélicoïdal dans sa tête, des fleurs de toutes les couleurs éclosent et papillonnent dans son tronc, elle a des coquelicots dans la gorge, des marguerites qui se déploient dans son dos et ses épaules, une rose rouge bourgeonne de mille feux au dessus de son cœur, de la lavande et du mimosa s’insèrent entre et autour de ses clavicules puis de ses côtes, tandis que des iris mauves poussent dans ses flancs, du jasmin derrière son nombril, et que des dahlias jaunes, des azalées roses, des bégonias blancs, en buissons touffus prennent naissance dans son bassin. Encore une vague, qui vient asperger les organes, titiller le diaphragme, chatouiller la rate et le foie, faire vibrer l’estomac, taquiner les muscles des fesses, des jambes et des bras, et se propulse en rigoles jusque tout au bout des doigts, des orteils et du nez simultanément. Puis un vent se lève, frais et léger, il tourbillonne et fait virevolter du pollen, poudre dorée qui s'insinue dans toutes les articulations en même temps que des émanations de sauge et d’eucalyptus viennent récupérer tout l’espace olfactif, et, de son talon gauche, surgit une racine qui s’enfonce profondément dans la terre. A nouveau des chutes d’eau, elles chantent et dansent à l’intérieur du corps de la petite fille, et c’est grâce à cet élément primordial et par cette vivifiante symphonie florale que se réveille la petite Luciole. 

Elle saisit un gâteau torsadé au safran préparé la veille pour l’occasion, et en l’avalant goulument, bondit au dessus du seuil de sa fenêtre et retombe accroupie sur sa terrasse. D’un regard rapide elle fait le tour de son lieu, et s’assure que tous les êtres le peuplant, qu’ils soient d’origine humaine, animale, végétale ou minérale, animés ou inanimés, sont bien présents. On va dire qu’elle retrouve au sol les vestiges d’une marelle dessinée à la craie, qu’elle passera rapidement dessus en sautant à cloche-pied, mais qu’au moment de poser le pied sur la case « ciel », elle décide plutôt de retrouver son amie l’arbresse et d’une agile enjambée quitte le parcours au sol. 

L’arbresse est un personnage qui lui était apparu pour la première fois il y a quelques semaines, elle pleurait toute seule dans un coin, le visage caché derrière ses branches. Lorsque Luciole l’avait approchée, celle-ci avait prit peur. Elle lui avoua plus tard qu’elle l’avait prise pour une sorcière, et qu’au travers du voile des larmes, elle lui avait vu trois têtes. Luciole avait bien rigolé, elle s’imagina avec trois têtes. Une seule était déjà amplement suffisante pour lui provoquer des problèmes avec la moitié de la terre, alors avec trois elle ne s’en sortirait pas. Une fois l’arbresse rassurée, elle lui raconta son chagrin d’amour et accepta même de lui montrer la cicatrice à son pied. Elles étaient immédiatement devenues amies, et depuis ce jour, elles se rencontraient régulièrement. La dernière fois qu’elles s’étaient vues l’arbresse avait chanté des mélodies que son amoureux avait l’habitude de lui jouer jadis, et Luciole leur avait accolé des mots. 

Pour se rendre là où se trouvait l’arbresse, Luciole devait tendre un fil imaginaire entre deux points bel et bien réels, et marcher dessus à reculons sans jamais se retourner. C’était la condition sine qua non pour revoir son amie, et l’arbresse avait été si radicale la première fois qu’elle avait expliqué l’astuce à Luciole, que celle-ci n’avait jamais questionné cette règle. 

La comptine qui lui était apparue plus tôt, alors que la petite fille dormait encore, ressurgit soudain dans son esprit. Elle se dit que c’était bien à l’arbresse qu’elle allait rende visite ce matin. Elle inspira une grande goulée d’air frais déployant ses bras bien loin de son corps et émit un bâillement qui allait la débarrasser des derniers restes de sommeil. Quelle belle journée pour fêter son anniversaire, l’arbresse s’en souviendrait-elle ? Peu importe, Luciole décida de lui faire la surprise et de préparer un gâteau avant de la rejoindre. 


3.

Debout, appuyée contre la vitre depuis déjà un long moment, le regard dans le vide, bien au delà de la place, elle semble être suspendue dans un univers mystérieux.  

Ah, tiens ça y est le réverbère s’est éteint. Bon il est temps de passer aux choses sérieuses. Le repas du matin c’est quand même la chose la plus sérieuse. Il n’y a que ça de vrai, le repas du matin. Elle se demande comment elle a fait pour ne pas en prendre toutes ces années. Elle était jeune. Quand on est jeune on ne se rend pas compte de l’importance des choses. C’est vrai aussi que le corps tient bien quand on est jeune. Elle aimait l’ail, elle mettait de l’ail dans tout ce qu’elle mangeait. Aujourd’hui, si elle mange de l’ail elle passe deux jours à ne rien faire d’autre que digérer l’ail. C’est bon l’ail, pour le cœur. C’est Rodge qui lui disait, l’ail c’est bon pour le cœur, manges en, tu seras peut-être moins dure ! En même temps c’est pour ça que elle et lui ça a fonctionné pendant toutes ces années. Si elle n’avait pas été dure, comme il dit, jamais elle n’aurait pu en arriver là.

C’est lui le premier qui a eu le cholestérol. Et le triglycéride. Quand même pourquoi donne-t-on des noms d’insectes aux maladies. Ce n’est pas très esthétique. Tant qu’a être malade, elle, elle préfèrerait que ça soit beau à dire. 

Touchant du bout des doigts le guéridon, comme pour se donner l’alternative de s’appuyer dessus, Manal se détourne lentement de la fenêtre. 

Dans son intérieur, la lumière du jour montant éclaire les meubles d’une lueur bleutée. Elle pose un regard sur son salon surchargé, où le silence précédant le réveil de la ville crée une atmosphère feutrée, presque spirituelle, et entame la traversée de la pièce en direction de la cuisine. Pas à pas, elle meut son maigre corps dans cet espace éclectique où diverses époques et diverses histoires s’entassent et se superposent. Etrange tout de même, se disait-elle en avançant, comment le temps passe de plus en plus vite, alors qu’elle même se déplace de plus en plus lentement. Toutes ses vies ! Cette bibliothèque par exemple, qui avait survécu à un incendie et deux déménagements, et qui avait encore la force de porter tous ces livres. Les avait-elle lus ? Pas tous, certainement, probablement que Rodge en avait lu une bonne partie, ou peut-être pas finalement. Elle ne sait plus si cette édition de A la recherche du temps perdu en Pléiade est récente ou si elle est arrivée ici avec la bibliothèque. Et cette bonbonnière en porcelaine de chine, héritée de sa belle mère, pourquoi est-elle encore ici alors que tellement d’objets bien plus beaux, bien plus joyeux, avaient disparus. Elle détestait cette bonbonnière autant qu’elle avait détesté sa belle-mère, mais aujourd’hui ça n’avait plus aucun sens de s’en débarrasser, la refourguer à la voisine ou à la femme de ménage. Après tout elle faisait partie de sa vie, au même titre que ses mains qui n’arrivaient plus à tenir convenablement un crayon ou que ses yeux qui en avaient trop vu. Tellement qu’ils ont décidé de ne plus capter que la lumière et les contours des choses, abandonnant les détails aux souvenirs du passé. Des flashs de lumière, l’incendie par exemple, quand pendant la guerre leur maison avait pris feu. Quelle guerre était-ce déjà ? La première, il lui semble. Il faut dire qu’ils en ont vécu des guerres ces deux là. Régionales, civiles, et internes. Leur couple avait failli se disloquer à plusieurs reprises. Manal se souvient. C’est d’ailleurs dans ce grand coffre serti de petits morceaux de nacre qu’elle s’était cachée pendant plusieurs jours. Elle rit en se remémorant les positions alambiquées qu’elle avait dû garder de longues heures. Elle était souple à l’époque. Et lui, l’idiot, ne s’était même pas rendu compte qu’elle était là, sous son nez, à l’écouter passer des milliers de coups de téléphone inquiets aux collègues et amis. Elle sortait de sa cachette la nuit et quand il s’absentait, pour se sustenter et passer aux toilettes. A l’époque elle pouvait passer des journées entières avec juste une pomme dans le ventre. A l’évocation de la nourriture son estomac lui rappelle qu’elle est encore à jeun. 

Les nombreux médicaments qu’elle est obligée de prendre ont, d’une certaine façon, régulé ses journées autour des repas. Elle doit varier son alimentation, bien qu’elle pourrait se suffire de fromages blancs et de chocolats. Mais il y a longtemps déjà la vie avait enseigné à Manal qu’elle était seule responsable d’elle-même, et qu’il fallait composer avec la profonde solitude des êtres. Elle avait développé une capacité à considérer sa vie de manière logique et pragmatique, sans états d’âmes. Alors s’il fallait ingurgiter de la viande rouge, et cela en comptant avec le dentier, une fois pas semaine elle réduisait en bouillie la substance prescrite et l’avalait d’un trait avec l’efficacité d’un tueur en série. Mais pour le moment, elle s’apprête à prendre le repas le plus important de la journée, composé pour son plaisir d’une coupelle de fromage blanc à tartiner sur des toasts, un jus de fruit et une tasse de café instantané sans sucre et sans lait. Elle pousse la porte battante pour rentrer dans sa cuisine, et entend derrière elle l’horloge du quartier sonner les premiers coups de la journée. Manal prend toutefois le temps de rajouter de l’eau au bouquet de fleurs posé sur la table en formica, et remarque, juste à côté, une grosse sauterelle beige qui découpe tranquillement l’emballage plastique des cracottes sans sel qu’elle s’apprêtait à manger. 


4.

Un deux trois…


Il était une fois, 

Une recette magique.


En un claquement des doigts, 

- Ce qui est fort pratique -

Tous les ingrédients en convois,

Surgissent sur une douce rythmique.


C’est Lucie qui a conçu le truc

Attention, pas de hic

Ce qui suit est assurément, 

Un climax :


Dans de la voie lactée écrémée, mélanger des noix de Saturne concassées avec des brisures d’amour de Vénus. Faire prendre la mixture en injectant quelques petits coups de tonnerre en bronze de Jupiter. Adoucir d’une grosse larme de fer de Mercure et faire revenir dans Mars. Émietter un quartier de Lune argenté. Battre vigoureusement le tout puis laisser reposer l’onctueux mélange au Soleil. Démouler au huitième temps, et présenter, saupoudré de poussière d’étoile. 

Il n’y avait même pas de vaisselle à nettoyer. Quel bonheur pour une fois. Deux moineaux se mirent à piailler très fort, comme pour approuver les pensées de la petite Luciole avant de prendre leur envol et quitter la terrasse. Un gigantesque sourire satisfait lui fend la face et fait pétiller ses jolis yeux noirs. Puis plaçant le gâteau sur le sommet de son crâne, elle se met en marche sur les chemins de l’imaginaire, entonnant gaiement un chant dans une langue qu’elle ne connaît pas. 


5.

Une fenêtre s’ouvre en grinçant d’où sept automates, personnifiant les sept péchés capitaux, émergent lentement. Gula, Fornicatio, Avaritia, Superbia, Acedia, Invidia et Ira défilent devant le cadran du haut, effectuant une rotation sur eux-mêmes comme pour suivre du regard les passants sur la place avant de retourner à la queue leu leu dans l’antre de l’horloge. A un niveau plus bas, à la gauche du second cadran, s’anime au ralenti une longue et fine barque en bois d’ébène, sur laquelle se tient debout un éleveur de pigeons. A l’aide d’un bâton surmonté d’un drapeau blanc il fait tourner des oiseaux mécaniques au dessus de sa tête. On dit qu’à la saison des migrations, les pigeons seraient plus nombreux à graviter au dessus de l’éleveur. Tous ensemble traversent l’horloge dans un demi-cercle à l’horizontale pour disparaître de l’autre coté. Exceptionnellement en ce solstice du Capricorne, et comme chaque année à cette occasion, après le passage de la barque, surgissent en même temps des deux orifices dans le mur deux bouffons jumeaux hilares, se tordant le ventre, les membres complètement désarticulés. Chacun d’entre eux tient un sablier entre les mains, qu’ils renversent dans un dernier éclat de rire avant de repartir à reculons aussi subitement. Tout en bas, depuis le début du manège, à la droite du dernier cadran, se trouve un angelot assis sur une pierre. Ses deux ailes sont ouvertes et il a le regard tourné vers le haut. Il observe toute la scène en suçant son pouce et faisant tournicoter sur l’index de son autre main une boucle de ses cheveux d’or, puis se retourne s’endormir avant les prochains coups. 

Hubble H. bien campé sur son bassin malgré une légère dissymétrie au niveau des hanches, s’échauffe le poignet de la main qui tient le détecteur. Très bientôt, la place va s’agiter, des gens vont traverser cet endroit en direction d’autres lieus. Les premiers à arriver seront les employés du centre commercial. Ils marchent vite en fixant le bout de leurs pieds. Bien que la direction du centre n’impose pas d’uniforme particulier, ils sont tous habillés de la même manière. Encore quelques rotations du poignet et le gardien sera prêt à inspecter tous les sacs et sacoches qui vont franchir l’espace dont il a la responsabilité. La journée va être dure. Il devrait y avoir comme chaque année des afflux de touristes à toutes les heures, qui viendront se prendre en photo devant l’animation de l’horloge. En attendant, Hubble H. arpente la place, participant de ce fait à la lente érosion des pavés sous ses pieds. 

Bien que se déplaçant dans l’espace, H. est en fait stagnant. Le monde tourne autour de lui, des passants venants d’un peu partout traversent son cadre, mais lui est là. De cette position, il suit la circulation des gens. Hubble n’a jamais mis les pieds dans le centre commercial dont il garde l’entrée, mais il est quotidiennement sollicité par les personnes qui viennent y passer du temps, et de ces personnes, il ne retient dans son champ visuel qu’un instant de leur vie. A part la femme qui, encore assoupie, ne manque pas de lui faire un signe de tête tous les matins en se rendant à la boutique où elle travaille, il voit un homme pressé qui surveille sa montre en marchant rapidement. Deux autres, au pas plus lent, précédés d’un ventre naissant, qui envoient des messages sur leurs deux téléphones intelligents, l’un blanc et l’autre noir. Ou encore cinq personnes qui évoluent collées, entourées de sacs à dos aux couleurs criardes, et s’arrêtent un instant une fois dedans. Elles regardent en même temps de tous les côtés retournant trois ou quatre têtes dans plusieurs directions, piétinent en hésitant entre deux issues puis repartent dans un même mouvement. Une poussette, des sacs de boutiques de marques empilés autour d’un bébé qui braille, et une employée de maison presque naine qui trotte à côté du landau en secouant un hochet. Une personne qui avance en lisant, d’une démarche assurée, malgré le livre placé au niveau des yeux. Une vieille dame s’aidant d’une béquille passe lentement à proximité du banc de bois, mais ne s’y repose pas. Un homme en short et sandales, bien que ce soit l’hiver, qui marche à reculons, un appareil photo entre les mains. Puis un groupe de femmes voilées de noir de la tête aux pieds, précédées d’un homme en robe blanche. Il se dégage à leur passage une persistante odeur de musc. Deux hommes, qui se tiennent par les auriculaires, et balancent leurs bras en flânant. Une famille de gros qui se meut en se dandinant, se prennent les uns les autres en photo devant le monument, et repartent au même pas. Le fils termine un sac de chips qu’il jette par terre. Un employé du service du nettoyage lance une pince métallique qui fait aussitôt disparaître le déchet. Une jeune femme passe rapidement en faisant claquer ses talons au sol. Un enfant grave son nom sur le vieux liège que personne ne semble remarquer. Les néons clinquants des enseignes du centre sont bien plus attrayants. Tandis que passent les gens et les heures, Hubble H. lui, reste là. 


6.

Manal est assise à table, en biais sur sa chaise, elle a les jambes croisées sous sa robe de chambre de soie bleue, à la toute extrémité de son pied une pantoufle se balance nonchalamment à ses orteils. Son bras droit est accoudé au dossier de la chaise, et au bout, un toast au fromage blanc est suspendu un instant sur son trajet vers la bouche. Elle grignote sans se presser, un sourire aux lèvres. De plus en plus elle se trouve assaillie par des souvenirs, des épisodes de sa vie qui s’imposent à elle sans avoir étés convoqués. Des flashs qu’elle avait juste décidé d’accepter. « Après tout c’est mieux que toutes ces bêtises qu’on nous montre à la télévision » s’était-elle dit. Elle avale une gorgée de café chaud et se laisse aller à cette image du temps d’avant qui semble pointer. Elle préfère évidemment lorsqu’un souvenir heureux se présente à elle, mais, si c’est un des moments difficiles qui vient, elle s’en accommode et se réjouit de la distanciation qu’elle peut avoir aujourd’hui. C’est Rome, une escapade de quelques jours, un caprice de survie comme elle appelait ses échappées de l’époque. Le pays était à feu et à sang, Rodge plongé dans d’inextricables problèmes au travail ne pouvait même pas arriver au bureau. Il travaillait de la maison, buvait et fumait dés les premières heures de la journée, criait au téléphone et contre le téléphone lorsque celui-ci ne fonctionnait pas, tempêtait contre tout, bougeait comme un animal sauvage en cage se cognant contre les murs, les meubles, cassant parfois sans s’en rendre compte des pièces d’une grande valeur. Ses hommes étaient venus chez eux, installés autour de cette même table, ils avaient passé des heures à discuter de leurs affaires, entretenus uniquement par le café et les cigarettes qu’ils s’enfilaient à la chaine. Au bout de la troisième nuit, elle avait regardé les hommes soucieux, garrottés dans leurs cravates, enfermés dans leur nuage de fumée et leurs questions sans solutions. Ils envahissaient tout l’espace et dégageaient, outre l’odeur de tabac mélangée à celle de la transpiration, d’insaisissables volutes d’anxiété. Sans dire un seul mot elle s’était retournée, avait retraversé en sens inverse le couloir qui menait à la chambre à coucher, avait sorti de l’armoire la petite valise en cuir qui était toujours prête, et était partie à Rome. Rodge, quand il aurait le temps, trouverait sur son lit un petit mot « je reviens dans cinq jours, fait attention à ton cœur. ». 

Elle y avait passé les cinq jours les plus légers de sa vie à sillonner en solitaire les rues de la ville. Elle se souvint du coquillage de la fontaine des abeilles sur la via Veneto, elle avait comme les autres touristes, jeté une pièce derrière son épaule dans la fontaine Trevi, avait erré des heures entières dans la galerie Borghèse, a la basilique Saint-Pierre elle avait eu les larmes au yeux, prise d’émotion devant la pietà de Michel-Ange, elle avait vidé son esprit de toutes pensées, profité des mets délicats et des vins fins de son hôtel, si loin de l’écrasante réalité d’où elle venait. De la main gauche Manal joue inconsciemment avec les miettes tombées sur la table, et tandis que les rues de la cité éternelle défilent les unes après les autres dans sa tête, se dessinent des lignes et des points sur la fine pellicule de poussière qui recouvre la table en bois de chêne. 

Une fois le repas terminé, elle débarrasse la table et faisant un petit détour par la fenêtre pour sentir l’odeur du vent, elle va s’apprêter dans sa chambre. Cet après-midi elle va rendre visite à son amie Salma. La pauvre est dans tous ses états, Eros, l’adorable petit chien qu’ils venaient d’adopter s’est noyé dans la piscine des voisins et Salma est inconsolable. 


7.

Arrivée chez l’arbresse, elles se tombèrent littéralement dans les bras. Une profonde amitié s’était développée entre ces deux êtres. Bien que beaucoup plus ancienne que Luciole, l’arbresse se reconnaissait dans certaines des attitudes de la petite fille, qui l’émouvait tant sa spontanéité était inaltérée. Quant à Luciole, c’était pour elle la seule personne sur cette planète avec qui elle pouvait discuter sérieusement de matières importantes. Elles prenaient toutes deux énormément de plaisir à échanger durant des heures entières. 

Aujourd’hui donc, on peut se dire qu’elles sont assises sur les racines de l’arbresse, et qu’elles sirotent une infusion en mangeant du gâteau que Luciole a préparé. L’arbresse lui raconterait notamment comment son ami l’enchanteur avait dû quitter sa chambre en urgence pour aller retrouver l’essence des choses. Dans la hâte, il avait oublié le haricot qu’il venait de planter et le laissa trois semaines sans surveillance. A son retour il ne réussit pas à ouvrir la porte tant le haricot avait poussé, et après moult tentatives il réussit enfin à dégager un chemin à la machette, découvrant qu’une jungle avait envahi son espace. Elles rirent longtemps en pensant à l’inconscience du magicien. Avait-on idée de laisser ainsi un haricot sans surveillance. 

Luciole, comme d’habitude, ne pourrait pas s’empêcher de relever les questions qui la tarabustent. Elle se sentait totalement décalée par rapport à la majorité de ses semblables. Elle ne comprenait pas pourquoi, dès qu’elle disait ou faisait quelque chose, on s’étonnait, ou bien on se moquait d’elle, et parfois même on faisait des grimaces et on était très choqué. On levait souvent les yeux au ciel, les faisant rouler dans un sens puis dans l’autre, ou on s’attrapait les joues avec les deux mains et on se donnait des petites claques en répétant le fameux dicton qui disait qu’une fille « pouvait s’amuser tant que sa tête n’était pas couverte ». Lucie était souvent amenée à justifier ses comportements et ne savait jamais pour quelles raisons on pensait que quelque chose chez elle ne tournait pas rond. Elles discutèrent longuement de l’importance de la sincérité dans les actions entreprises, et l’arbresse tenterait de convaincre Luciole qu’il était vital de se construire une carapace, ou trouver un autre système de défense, mais qu’il faudrait bien trouver le meilleur moyen pour survivre à un environnement hostile. Elle lui donna en exemple la coccinelle qui provoquait des réactions chimiques à l’intérieur de son corps et aspergeait d’un liquide jaune et amer ses prédateurs, ou encore ces papillons qui possédaient sur leurs ailes postérieures des taches en forme d’yeux dissuasifs. Elle ajouta que l’évolution était un processus bien mystérieux mais nécessaire et inéluctable. 

Puis, prenant une gorgée de son infusion, elle passerait à un sujet plus léger et l’arbresse donnerait à Luciole quelques astuces pour la lecture des cheveux de rêves. Il paraît qu’il faut les récupérer sur l’oreiller, à tâtons, du bout des doigts, avant même d’ouvrir les yeux, puis les faire glisser lentement entre le pouce et l’index. Il semblerait que si l’on est bien absorbé on peut élucider les énigmes de ses rêves, et que bien entendu, ceux qui se faufilaient sous le lit pour s’entremêler aux moutons de poussière pouvaient également être décryptés. Mais il fallait traiter ceux-ci avec beaucoup plus de prudence. Ils contiendraient, grâce à leur alliage avec la poussière, des informations sur des périodes bien plus anciennes. Luciole acquiescerait avec intérêt et se servirait encore une part du gâteau. 


8.

Les passants sont nombreux à arriver, ils forment un groupe de plus en plus important. Les personnes se rapprochent les unes des autres, les êtres s’agglutinent sur la place et constituent une foule maintenant presque compacte. Plus personne ne passe, les gens restent sur place et s’additionnent les uns aux autres. Les individus se fondent petit à petit dans un tout, perdant au fur et à mesure leurs caractéristiques propres au profit de la collectivité. On dirait qu’ils forment à eux tous une entité dont le volume est plus important que la somme de celui de ses composants. Ils émettent un brouhaha qui est régulièrement ponctué de formules subversives. Un chameau surexcité passe au travers du tas et voilà que ça devient un magma humain qui trépigne, engendrant ainsi un va-et-vient qui provoque la dilatation de ses contours. Soudain un slogan plus évident se dégage. Il fait immédiatement l’unanimité et se répand dans la masse qui se met à le scander en rythme. Les mots sont simples, ils incarnent en cinq syllabes nettes toutes les insatisfactions et les frustrations de la population. Emporté par l’euphorie générale, H. a le cœur qui bat au rythme de cette voix populaire qui frappe comme des tambours à l’intérieur de sa poitrine. La cadence s’accélère et un instant plus tard, des milliers de poings fermés font irruption, pulsés par le mouvement du corps principal. Dès lors la foule a atteint le point de non retour où l’ensemble qu’elle forme peut développer des propriétés émergentes totalement imprévisibles. Certains membres s’éjectent du noyau qui se régénère aussitôt, remplaçant ainsi les parties défaillantes. Du centre de cet incontrôlable ensemble cellulaire qui évolue de façon chaotique, jaillissent tout à coup des poignards des ventres et transpercent les ventres qui leur sont accolés. Les fers se croisent. Des lames aiguisées déchirent les chaires agglomérées et font couler des rivières chaudes et visqueuses. Les cris s’enchaînent pour ne plus devenir qu’un unique son strident qui siffle comme un râle issu des poumons de la masse noyée dans son propre sang. 

Le son est en fait généré par la friction de deux câbles électriques reliant l’ordinateur à l’écran sur lequel H. est concentré. Il a la mâchoire qui pend, et le sang qui lui rougit les pommettes. Il clique de la main gauche sur les modèles de Taser que le site internet propose. Il rêve d’en posséder un. Qu’il envoie des décharges électriques dès qu’il touche un tissu humain, de la peau chaude et vivante, pas le cuir mort des sacs à main. Il ahane en astiquant frénétiquement son sexe de la main droite. H. arbore une majestueuse érection semblable à une œuvre d’art sculptée dans le marbre, où des veinules bleues en reliefs marquent l’afflux du sang dans un monument érigé en l’honneur des sens. Il se branle vigoureusement, et de temps en temps, dans un tic répétitif, il détourne la tête vers la porte dans son dos, vérifiant du coin de l’œil s’il n’a pas entendu sa mère arriver. Il craint sa savate entrainée qui le vise à la tête lorsqu’elle le surprend en train de commettre un de ces si délectables actes contre nature. 

Derrière lui, fermement ligotée à une échelle, Nour, la petite sœur de l’inceste, la fiancée du malheur. Elle est sa fille de sa mère, et le futur réceptacle de sa semence. Elle est attachée contre cette échelle en bois dans le plus grand respect de l’art du bondage. Ses mains sont repliées derrière son dos cambré, et ses poings et ses petits pieds fixés ensemble à un échelon. Les blanches et frêles chairs des ses bras, de ses cuisses et de son ventre débordent entre les nœuds savants qui la soutiennent. Son nombril est pincé et quelques subtiles rougeurs apparaissent partout où les cordes se frottent contre la peau. Ses minuscules seins également ficelés, laissent échapper des tétons roses gonflés qui ressemblent aux bourgeons de toutes petites fleurs gorgées de sève et prêts à éclore. Elle s’est endormie dans cette posture, et le doux souffle de sa respiration fait frémir les fines parois de ses narines. Sa blonde chevelure, en deux nattes nouées, retombe doucement sur son paisible visage qui s’abandonne au sommeil.

Hubble H. se réveille dans un sursaut. Avait-il ronflé ? Il se gratte les couilles et cogne plusieurs fois de suite sa jambe droite contre le sol pour y faire circuler le sang. Puis il se lève, éternue bruyamment, s’assure que son détecteur n’est pas défectueux, et recommence à faire les cent pas sur la place vide. Il avait dû s’assoupir. C’est l’heure du repas, personne ne viendra. Avait-il rêvé d’un chameau ? 



9.

Il était temps de rentrer, Luciole se dit qu’elle avait vraiment abusé du gâteau, elle se sentait un peu lourde, et son estomac était si gonflé qu’on aurait dit un ballon de baudruche. Elle réussit tant bien que mal à refaire le parcours en funambule à reculons, prenant bien soin de ne pas se retourner sur l’arbresse, qui elle-même, avait pris l’habitude de tourner le dos chaque fois que quelqu’un repartait de chez elle. La petite fille s’engagea sur le chemin du retour, décidant de faire un petit crochet avant de rentrer sur sa terrasse. Le soleil n’était alors plus très loin du plus haut point du ciel. 

Elle opta pour la route qui longeait la montagne, celle qui était taillée dans le versant abrupt. De là, on avait une si belle perspective. La marche était agréable, et certainement bénéfique étant donné la quantité de gâteau ingurgité. En cette saison, les rayons du soleil réchauffaient sans frapper. La petite fille entonnât un autre chant dans cette même langue qu’elle ne connaît pas. Elle s’était rendu compte, il n’y a pas si longtemps, qu’il existait des connaissances dont elle avait la science tout en ignorant d’où elle avait pu les recueillir. C’était comme si quelqu’un les avait étudiées à sa place et les lui avait fait couler dans le cerveau à l’aide d’un entonnoir sans qu’elle ne s’en rende compte. Elle se disait que cette personne aurait quand même pu, en passant, y intégrer quelques matières scolaires tel que les mathématiques ou la géographie. Ça lui aurait facilité bien des choses, et, plutôt que de se faire punir sous prétexte qu’elle manquait de respect à ses maîtres en leur parlant dans une langue obscure, elle aurait pu briller à l’école. Plongée dans ses pensées, Luciole trébucha sur quelque chose de dur, une roche ? Non, c’était un rat mort. 

Aussitôt avait-elle identifié la bête qu’elle fut prise à la gorge par l’odeur âcre de décomposition de la chair. Elle resta plantée là un moment, inhalant le fumet de mort dans ses narines palpitantes suite au choc. De grosses mouches vertes volaient autour de la charogne, et, petit à petit, Luciole se rendit compte que d’autres insectes volants participaient à la danse funéraire. Il fallait faire quelque chose, vite. Son estomac surchargé se retourna et elle eut un reflux gastrique acide qui lui traversa l’œsophage. Le gâteau remontait. D’abord dans son système digestif, et ensuite, d’un seul coup, il lui monta à la tête. Luciole fut prise d’un vertige, un début d’évanouissement qui la laissait consciente de son environnement, mais étrangère aux perceptions de son être. C’était le gâteau ! 

Tout à coup c’était comme si quelque force l’aspirait tout entière vers le haut, elle se mit à faire vibrer très fort ses ailes pour se réchauffer les muscles et prendre son envol. La surface rocheuse qui occupait tout son champ de vision s’éloignait au fur et à mesure que Luciole battait des ailes, la montagne entière réintégrait son contexte, partageant la place avec des plaines fertiles, des mers et des océans, des fleuves grondants qui se jetaient en cascades dans des lacs bouillonnants. Encore plus fort, encore plus loin, Ses ailes battaient à tout vents, ses jambes se repliaient sur son ventre, et elle piquait une tête vers le ciel pour découvrir des forêts denses, des déserts chauffés à blanc, des jungles urbaines et des volcans vrombissants qui éjectaient des fumées épaisses. Le vent lui sifflait dans les oreilles, elle regardait la terre s’éloigner encore, le bleu profond des eaux cillées de blanc, les cratères et les failles, les villes qui n’étaient plus que des cheminées isolées. Une culbute en l’air, Luciole était à l’aise comme si elle avait toujours volé, comme si tous ses gènes avaient, encodés en eux, le secret de cet envol. De là haut elle se mit à voir des points rouges, des lieux ardents où les dieux auraient depuis l’éternité reçu des sacrifices, des autels enfouis dans une végétation dense ou apposés aux sommets de monts sacrés, des temples où des rites propitiatoires ont encore lieu, et du rouge partout. Même l’eau était devenue rouge, « mais bon sang bien sur, la terre est rouge ! » s’écria Luciole. Elle était si loin, et de là, la terre avait l’air si petite qu’elle pouvait la tenir entre le pouce et l’index, ce qu’elle fit, et d’un geste sec, elle la goba et la croqua entre ses dents. Aïe, ça pique ! De la lave lui coulait dans la gorge et lui chauffait les oreilles. Immédiatement, et comme en réaction, un gigantesque tronc lui sortait du haut de la tête, un pin parasol renversé, qui envoyait ses racines tout droit dans la voûte céleste. 


10.

C’est une chambre inhabitée, une sorte de débarras des objets qui n’ont pas trouvé leur place dans la distribution de la maison. Un grenier accessible, une mémoire à porte ouverte. Debout au milieu de la pièce Manal est confuse, elle ne sait plus pour quelle raison elle se trouve ici. Cherchait-elle quelque chose de précis ? Mais quoi que ce soit, ce n’est pas là qu’elle le trouverait. 

Certes, la chambre regorgeait de trésors de toutes sortes qui ont fait la fierté des soirées fastueuses d’antan, des verreries précieuses, des plats en argent, des services à thé au comble du raffinement, mais rien de tout cela n’était plus d’actualité. Elle se traita de sotte, elle commençait vraiment à perdre la tête, et se sentant oppressée par cette pièce, elle se retourne pour en sortir. Son mouvement est arrêté par la rencontre d’un grand miroir suspendu au mur. Une fraction de seconde Manal prend peur, elle était pourtant certaine d’être seule chez elle. Dès cette pensée formulée, elle se rend compte que la personne en face d’elle n’est autre qu’elle même. Elle ne s’est pas reconnue. Comment est-ce possible ? Non. Une ancienne image de sa mère lui revient à l’esprit. Elle est jeune et souriante, rien à voir avec ce visage distendu et triste. Elle se rapproche du reflet, où la réverbération du soleil entoure le portrait de la couleur blanche de la lumière. Mais maman !

« Vous m’aviez permis d’aller au bal avec Salma, c’était convenu ainsi, son frère nous accompagne, s’il vous plait ! » Quand Blanche posait son veto ou changeait d’avis quand aux sorties de ses filles, rien ni personne ne la faisait revenir sur sa décision. Manal avait été aperçue en ville en compagnie d’un jeune homme, un jeune avocat ambitieux qu’on voyait souvent parader dans sa nouvelle voiture. « Ce ne sont pas des manières de jeunes filles de bonne famille, vous mangerez et resterez dans votre chambre ce soir ». C’était dit. Blanche et ses sept filles s’étaient installées dans cette ville depuis moins d’un an. Le déménagement avait été ardu et mouvementé. L’évolution des événements était on ne peut plus incertaine et, en l’absence de son mari resté au pays, Blanche ne pouvait pas admettre la moindre éraflure à la réputation de leur famille. 

Manal, debout face au miroir, tient entre ses doigts une vielle photo sépia représentant les sœurs, les cousines et les cousins, tous vêtus de blanc, réunis devant la vieille maison familiale. On imagine la présence des parents, les chapeaux claques et les nœuds papillons, les ombrelles en dentelle, dans le dos du photographe, et à l’intérieur de la maison, derrière la façade aux grandes fenêtres sur lesquelles brille la lumière du soleil qui se reflète généreusement sur un abricotier, l’agitation des domestiques préparant le repas. La photo était là, à portée de main, posée avec évidence sur le coffre, elle n’a même pas eu à se baisser pour l’avoir entre les mains. Ses mains qui se mettent alors à trembloter, infiniment doucement, laissant choir quelques cheveux emmêlés dans des filaments de poussière accrochés au coin de l’image, et qui, à partir de ce moment précis, ne s’arrêteraient plus jamais de trembler. 

La soirée était bien entamée. Salma, escortée de son frère, avait dû attendre devant le perron puis, comprenant que Manal ne viendrait pas, ils avaient dû se rendre au bal. Salma savait que Manal fréquentait Rodge en cachette, elle avait d’ailleurs plusieurs fois accepté de couvrir leurs rencontres secrètes, même si elle même n’était pas tout à fait d’accord avec le comportement de son amie de toujours. Elle avait dû se douter que Mme Blanche avait découvert le pot au rose. Ce soir là, Salma devait rencontrer au bal celui qui, durant les cinquante années à venir, serait son compagnon. Quant à Manal, elle avait passé la soirée dans sa chambre, vêtue de la magnifique robe en mousseline rouge que la couturière avait cousue pour l’occasion, à valser devant sa psyché, les pieds nus puisque sa mère, par acquis de conscience, avait confisqué les escarpins assortis. Et ses yeux pleurent malgré elle le souvenir qui croise son esprit.


11.

Hubble H. ne se sent pas très bien, une chute de régime, la petite somme qu’il vient de piquer lui a laissé une pointe d’angoisse dans l’estomac. Il se dirige vers une des dernières échoppes encore fonctionnelles de la vieille ville. L’atelier du cordonnier à pignon sur rue. Il est installé dans une alcôve à la haute porte en arcade, probablement une partie d’anciennes écuries aménagées en ateliers d’artisans.  

  • C’est l’heure de la prière et tout le monde mange

  • Et toi tu te sens seul

  • Oui. J’ai mal au bas du dos. 

  • Aie, mmmh

  • Je me suis endormi

  • J’ai vu

  • Et quand je me suis réveillé j’avais mal à la hanche

  • C’est bon, j’ai entendu. Dès les premiers jours de chaleur, quand tu pourras rentrer pieds nus, tu me laisses tes bottines et je te refais les corrections sur le talon, ce n’est pas méchant, il suffit d’épaissir les sous-bouts sous le bon bout. Tu les récupéras le lendemain matin.

  • Merci.

  • C ‘est normal, entre voisins. Puis je leur referai aussi le bout dur, tu veux un verre ?

  • De quoi ?

  • C’est une eau magique, quand tu lui rajoutes de l’eau elle devient blanche, et quand tu la bois, elle te fait tourner la tête et elle te rend heureux. Ha ha ha !

  • Non merci, ça va comme ça.

  • Ah, regarde-moi ça, les gens font vraiment n’importe quoi avec leurs pieds. Celui là, il est maladroit et il a le pied massif. Il a dû se casser la gueule plusieurs fois, en plus il est négligent et il a, comme toi, une jambe plus courte que l’autre.

  • Tu as vu ça dans son soulier ? 

  • Ha ha ha, j’ai pas l’air comme ça, assis sur mon tabouret et courbé derrière mon enclume, au ras de la chaussée, mais je vois tout moi mon vieux. Toi aussi je te vois, ha ! qu’est-ce tu crois. Toi je peux même reconnaître le bruit de ta claudication quand la place est bondée tellement je te vois. 

  • Eh beh !

  • Eh oui ! Toi je te vois depuis longtemps. Mais tous les autres aussi je les vois. Et puis je vois aussi ce qui ne peut pas se voir. 

  • Bah, comment tu fais ça ? 

  • Ha ha ! J’ai mes techniques. Remarque, l’échelle au fond de la boutique. Mais non idiot, là-bas, derrière les peaux et les semelles il y a la machine à clouer les talons et la vieille échelle en bois. Voilà, par là je grimpe à la mezzanine que j’ai construite. Ce n’est pas très grand ici, mais avec cette hauteur de plafond on a facilement deux pièces. En bas l’atelier, et là-haut la maison. J’ai ma natte au sol, juste en dessous de l’œil de bœuf que tu dois voir sur la façade. C’est de là que je vois ce qui ne se voit pas. 

  • Oh ! 

  • Eh !

  • Euh … Et ça ressemble à quoi ?

  • Mmmh ? qu’est-ce qui ressemble à quoi ?

  • Ce qui ne se voit pas, ça ressemble à quoi ?

  • Bah t’es malin toi, comment veux-tu que je le sache puisque ça ne se voit pas ! 

  • Ah, je. Je ne sais pas… 

  • Tu n’as pas faim ?

  • Non, je ne me sens pas très bien, je ne sais pas, on dirait les intestins

  • Tu as dû te choper un ver toi, yakhk ! Pas étonnant à force de te laisser chier dessus par les oiseaux. Ha ! j’ai entendu à la radio ce matin, la terre a bougé, apparemment là dedans aussi y a un souci. Paraît qu’elle a rendu des vagues de centaines de mètres de haut. Pfou ! Fshshsh ! Et moi j’ai encore perdu une dent. Ça commence à se voir regarde. Bon, je vais me servir un verre de petit lait, pousse-toi de là, shshsh ! Mmmh, c’est tout de même un bon désinfectant. Haaaa !

  • C’est quoi ça ?

  • Touches pas, c’est pas pour toi ça, c’est qu’il risquerait de se l’enfoncer dans l’œil le con. Mais qu’est-ce que tu as aujourd’hui, tu t’emmerdes ? 

  • Oui, un peu quand même

  • C’est long hein ?

  • Oui, c’est long.

  • Mmmmh. Dégage je veux m’asseoir. Ahan ! Tu vois, les gens qui passent sur cette place, quand ils ont fini de traverser la place, ils vont ailleurs et ils continuent de faire des choses, même si toi tu ne les vois plus, n’est-ce pas ? 

  • Euh… oui, euh non ?

  • Si ! c’est à dire qu’il se passe ailleurs des choses que tu ne vois pas. 

  • Oui oui !

  • Bien. Ha ha ! Maintenant écoute moi bien, si l’on part de l’hypothèse qui dit qu’il peut se passer des choses que tu ignores dans un autre espace, on peut logiquement déduire qu’il peut également se passer des choses que tu ignores dans un autre temps ! Ha ! Tu me suis ?

  • Oui oui, un autre temps.

  • Attention, avant d’aller plus loin il est essentiel de se mettre d’accord sur le fait que le temps ne se calcule pas de la même manière, que l’on soit minéral ou végétal. Hein ? Le temps de la pierre est lui beaucoup plus lent et long que le temps de la fleur. On est bien d’accord ? 

  • Oui, oui parfaitement, pour la pierre c’est très très long. 

  • Ainsi donc, dans un autre espace temps, accessible par des interstices sporadiques, percevables uniquement dans une statique totale et avec l’aide de quelques lampées de mon précieux breuvage blanc, mmmh ! On peut aisément apercevoir que la pierre est témoin de l’inlassable transformation de la fleur en compost puis de cette même pourriture en fleur, tu me suis ?

  • Euh… je…

  • Eh ben mon vieux, en conclusion, tu es dans la merde. 

  • … Hein ? pourquoi tu dis ça ?!

  • Parce que tu vois ha ha, moi, un jour je vais partir, mais toi mon vieux, tu restes là ! Ha ha ha ! Fais attention au bout de ton nez, on pourrait bien te le casser, parce que le reste, ha ha ha, à mon avis c’est déjà fait. Tiens cet été, quand tu me laisseras tes godasses, je te les remplacerai par des sandales ailées, hein ? qu’est-ce que t’en dis, psychopompe ! Ha et ha, et voilà, bien lustrées, bien bichonnées, les chaussures de la dame !

Poc ! D’un coup sec le cordonnier pose sur l’établi en bois une paire d’escarpins à petits talons rouge vif. 


12.

Elle passe sa main sur sa face, et sent du bout des doigts la tiède texture des plis de sa peau. Pour une fois elle fait l’effort de se concentrer sur se qu’elle voit, doutant soudainement de la fidélité de l’image enregistrée dans son cerveau. Elle fait vraiment attention à ce qu’elle a devant les yeux, scrutant et s’attardant sur le détail. C’est elle, Manal, aujourd’hui, avec cette figure sur laquelle le temps a tracé son parcours. Les rides, témoins de leurs époques, sans cesse creusées par les mimiques qui lui sont si propre, marquées d’innombrable fois par toutes les émotions qu’elle a ressenties, desquelles elle s’est imprégnée, forment des sillions profonds qui s’entrecroisent comme se sont entrecroisés la multitude de micro évènements qui composent son existence. Ces altérations du temps reconstituent sur le visage de la vieille femme la carte de sa vie. Une larme roule, à son insu, du coin de son œil, s’infiltre dans des rigoles, puis s’assèche dans un des détours de ce labyrinthe, peut-être la commissure des lèvres. 

Mais qui est cette femme ? Se demande-t-elle, troublante réplique d’elle-même mais avec ce je ne sais quoi de si étranger. Il lui faut du courage pour prendre conscience que celle qu’elle voit dans le miroir et celle qui pose avec la bande de gamins en blanc sur la photo est la même personne. Elle-même. Un vertige la saisit aussitôt et sa vision est à nouveau floue. Elle détourne la tête et l’instant suivant a oublié le malaise que ce face-à-face aura crée. 

En trainant les pieds dans ses chaussons, Manal quitte la pièce. Elle laisse s’échapper d’entre ses doigts le souvenir tout droit sorti de son enfance. On aurait dit que le temps avait un poids, et que celui-ci s’était tout d’un coup apposé sur les épaules de la femme, puis sur chacun de ses organes qui s’affaissent à l’intérieur. Tout son corps est plus lourd, plus difficile à mouvoir. Les muscles sont douloureux et les articulations raides. 

La sonnerie du téléphone retentit. Enfin un son réconfortant. Ça lui fait toujours cet effet quand le téléphone sonne, elle se sent en connexion avec le monde extérieur, et cela la rassure. A travers le combiné elle peut entendre sa sœur, celle qui habite de l’autre côté de la terre, et c’est comme si elle était là, collée contre elle et qu’elle lui chuchotait ses histoires, comme quand elles étaient petites et qu’elles partageaient le même lit. Mais ce n’est probablement pas sa sœur qui appelle puisque celle-ci est morte il y a quelques années dans son exil. 

La sonnerie devient insistante, elle résonne dans tout l’espace, on n’entend plus qu’elle. Manal commence à se dire qu’il est urgent de répondre à cet appel. Que c’est probablement Rodge qui a besoin de la prévenir qu’il ne pourra pas rentrer ce soir. Le boulot, ce foutu boulot qui le retient des nuits entières loin de la maison. Le boulot ou les femmes. Manal n’est pas dupe, elle sait bien qu’il fréquente des femmes. Il y en a eu plusieurs, qui ont fait des passages plus ou moins longs. Avec le temps ça lui est devenu égal. Elles pouvaient bien défiler, les unes après les autres. Manal, elle, restait. 

Le téléphone, mais qui ça peut bien être ? Salma ne doit pas encore être chez elle, elle devait passer chez le vétérinaire pour régler la question de l’incinération d’Eros, qui pouvait bien appeler ? Manal avance en direction de la sonnerie et son corps qui se meut lentement, à petits pas étouffés trainants sur la moquette, semble traverser des couloirs et des galaxies. Prenant le dessus sur son esprit, il transporte la vieille femme dans la maison de son enfance. Il va puiser dans la mémoire des premiers gestes faits. Il retrouve les premières empreintes. 

Le corps se souvient du haut plafond de la vieille maison, et Manal respire pleinement, il reconnaît la sensation du marbre froid sous les pieds, le glissement des chaussettes au sol qui accélère le pas et la fait comme sautiller sans que ses pieds ne quittent le sol. Et la peau ressent le passage de l’air provoqué par la dynamique. Une odeur est simultanément évoquée, l’humidité confinée dans les larges murs en pierres de taille et chargée des effluves du jasmin du jardin, qui en pénétrant par les narines déclenche un picotement à l’intérieur du nez. Une grande inspiration. Il y a aussi la balustrade des escaliers de l’extérieur, le métal blanc dans la paume de la main. Elle grimpe de hautes marches rudes, l’une après l’autre, levant bien haut les genoux à chaque fois, en se concentrant intensément pour coordonner ses mouvements et atteindre la suivante. Elle se hisse vers le haut et quand elle relève la tête, elle se retrouve face à la mer qui s’étend à l’infini, et tout à l’horizon, l’astre du jour qui se couche dans une eau lisse et paisible, éblouissant Manal de ses rayons et projetant ses chatoyantes couleurs et sa douce chaleur sur son visage.


13.

Luciole est assise sur le bord de sa fenêtre, les pieds pendant dans le vide, ses petites mains, fines et longues, ouvertes devant elle, qu’elle scrute d’un air inquiet. Elle était pourtant certaine d’avoir vu, au lieu des lignes dessinées sur ses paumes, les rainures d’une feuille verte, gorgée de chlorophylle. Elle avait senti la sève circuler dans les nervures du limbe, et retrouver le pétiole qui l’attachait à son poignet. C’était à n’y rien comprendre. Serait-elle en train de se transformer en folle ? Oh pauvre Luciole, mais que lui arrivait-il ? 


Debout, appuyée contre la vitre depuis un moment, Manal a les yeux perdus dans le vide. Elle sursaute tout d’un coup, comme si elle venait de se réveiller, ou comme si elle venait de revenir. « Il fait frisquet en cette fin de journée » se dit-elle en refermant sa robe de chambre bleue sur sa poitrine creusée. Et elle reste plantée là, à regarder vers l’extérieur. Ça s’assombrit dehors, et ça se refroidit. On dirait que le brouillard ne va pas tarder à arriver. Manal aime bien l’hiver, depuis toujours, c’est une saison qui allie parfaitement vigueur et paresse. Aujourd’hui elle est plutôt d’humeur à paresser, bien au chaud dans son intérieur. Elle quitte la fenêtre et en se retournant elle se fige sur place, incapable de formuler une pensée, incapable de faire un autre pas.


Elle se sent si seule tout d’un coup, si fragile et si légère, à la merci d’un simple coup de vent. Une profonde tristesse habite sa poitrine, une tristesse bien plus sombre que celle d’une petite fille de neuf ans. Ça lui fait une pique dans le cœur, juste au milieu, entre ses petits seins qui commencent à peine à pointer. Elle relève la tête en soupirant lourdement, tout autour d’elle, la terrasse inexorablement plate, recouverte de béton gris et dur, avait perdu tous ses charmes. Dans ce décor lunaire, alors que le jour périt lentement, Luciole croit apercevoir une file de personnes, parfaitement alignées, qui passe devant elle. Des gens, pourtant vêtus de couleurs vives, pantalons, t-shirts, jupes ou robes, qui ont des allures fantomatiques, comme si leurs couleurs avaient passé, comme s’ils s’étaient eux-mêmes élimés avec leurs vêtements, tant et si bien qu’on peut maintenant voir au travers d’eux alors qu’ils avancent en rang, comme posés sur un tapis roulant invisible. On aurait dit des sélénites à allures humaines, qui arrivant en face de Luciole, tournent leurs visages vers elle, sans qu’aucune expression n’anime leurs faciès, puis, tout en continuant de la fixer, terminent leur parcours en s’évanouissant dans le mur qui délimite la terrasse. 


Les époques et les espaces se mélangent dans la tête de Manal. Elle avait oublié qu’elle habitait ce coquet appartement moderne. Elle se souvient bien évidemment de l’autre, celui bien plus ancien et bien plus somptueux qu’elle a habité la majeure partie de sa vie, avec Rodge mais aussi longtemps après lui. Elle se souvient également, avec la même évidence, de la maison qu’ils avaient habitée avec leur mère et leurs cousins en arrivant dans cette ville il y a belle lurette. Mais au moment où Manal quitte sa fenêtre, il n’y a aucun doute dans son esprit sur le fait qu’elle se trouve dans la maison de son enfance, celle qu’elle avait quitté un jour sans savoir qu’elle ne la reverrait plus jamais. Déstabilisée. Des mots se cherchent. Déséquilibre. Douleur. Akh ! Fatigue. Ouvrir.


Bientôt Lucie devra se couvrir la tête. Elle avait atteint l’âge. Cela ne l’inquiétait pas outre mesure, elle saurait en faire une bonne excuse pour éviter certaines tâches désagréables, ça serait comme une maladie incurable qu’elle aurait attrapée à l’aube de son adolescence. Elle s’était déjà couverte une fois, pour voir ce que ça donne, elle avait mal noué le carré de tissus, ses cheveux dépassaient ridiculement de partout, et il avait volé aussitôt le coin de la rue traversé, avec le petit courant d’air qui passait en même temps. Luciole c’était fait gronder. Elle apprendrait cependant à se couvrir correctement. Elle ferait même une coiffure toute en hauteur au sommet de son crâne, sous le couvre-chef, et cette excroissance lui donnerait une noble allure.

Cette idée fit sourire la petite fille. Elle aurait une grande coiffe de reine. Personne ne roulerait plus les yeux en la voyant, elle serait respectée. Elle pourrait même être une joueuse de football professionnelle. Aucun cheveu ne déborderait, même quand elle marquerait le but de sa carrière, celui qui serait retransmis sur toutes les télévisions du monde, Luciole marque le but et sauve son équipe. Ils pouvaient bien continuer à la regarder, ces satanés fantômes qui rentraient dans le mur, elle n’en avait rien à faire, elle serait championne, voilée et adulée. 


Elle se retourne encore, des gouttelettes condensées en un nuage d’eau se sont rapprochées et semblent patienter à la fenêtre. Manal ouvre grand les vitres invitant ainsi la brume à entrer dans son salon. Lentement, silencieusement, elle pénètre dans l’espace de la vieille femme. Celle-ci se rend alors sur sa chaise à bascule, où elle se repose un instant, apaisée par son balancement. « Je n’ai plus eu des nouvelles d’Eros » se dit-elle, et elle est prise d’un petit rire alors que coulent de ses yeux des rivières de larmes. Le brouillard a bien avancé dans la pièce, il occupe tout son volume et Manal est maintenant au centre du nuage.


La petite fille bondit alors sur ses pieds, et comme on prononcerait des vœux, elle répète une incantation dans la langue inconnue. Elle avance à contre courant des fantômes, en leur riant au nez, en leur tirant la langue, elle récite l’incantation et sautille, tourbillonne, vibrionne, virevolte, attirant dans son ballet toutes sortes de petits insectes volants. Il fait maintenant parfaitement nuit, mais des coccinelles, des abeilles, des libellules, des éphémères et des papillons venant de partout se joignent à la ronde de la petite Luciole, et battant vaillamment des ailes, ils produisent tous ensemble une telle énergie qu’une auréole lumineuse entoure la tête de la petite fille maintenant en transe, qui ne cesse de tourner et défie les lois de la gravité en continuant de psalmodier l’incantation divinatoire. 


Un léger vrombissement traverse l’espace entre ses deux oreilles, et Manal lève ses yeux vers le centre de son front, ses deux mains réunies dans un geste éternel. Lui apparaît une splendide icône de la vierge. Celle-ci est souriante, entourée d’un halo lumineux. Son voile est doré, il brille de mille feux, et elle tient délicatement entre l’index et le majeur de la main gauche trois petites fleurs de jasmin blanc. « Je veux dormir » lui dit Manal, et elle s’endort calmement en rêvant qu’une chèvre la mange. 


14.

La place est plongée dans un profond silence. L’électricité s’est coupée et l’on n’entend même pas le grésillement des deux ampoules du réverbère. Il fait intensément sombre. La nuit est noire, la lune a caché sa face. C’est un globe humide et obscur, une quiétude feutrée s’étend dans tout son volume. 

Apparaissent progressivement, du haut, de petites particules incandescentes. Au fur et à mesure qu’elles avancent, elles entremêlent leur lumière aux gouttelettes d’eau qu’elles croisent. C’est de la poussière brillante qui est parsemée dans l’air, voltige au ralenti et se pose sans un bruit sur les pavés. La transmutation de la petite fille, échappée ainsi à son sort, elle qui avait déjà évité le bucher dans un autre temps. Elle est devenue une multitude de minuscules flammes blanches qui s’éparpille dans l’espace de la place. C’est son âme pure qui se dissipe et se disperse en un cortège lumineux et forme un rutilant tapis ouaté.

La vieille femme, dans une robe fluide de soie bleu roi, danse mue par une mélodie intérieure. Elle caracole silencieusement sur la place, ses pieds nus ne laissant nulle trace sur la couche étincelante au sol. Elle lance une jambe parfaitement galbée et sa délicate cheville en avant, tandis que ses bras dessinent une spirale au dessus de sa tête. Elle passe les doigts entre les flocons incandescents, et leur offre son visage et sa poitrine, puis elle ramène ses mains vers son centre comme pour y inviter les pépites brillantes. Elle bondit et sautille, jetant tour à tour ses bras et ses jambes pour tourner plusieurs fois sur elle-même, la tête tombée en arrière et le visage traversé d’une immense jouissance. Elle reste suspendue un instant dans cette position, puis réanimée par une impulsion physiologique elle repart de plus belle, balayant l’air de ses bras, déployant ses jambes et cambrant son dos dans un magistral saut d’ange. 

Soudain la lumière et le corps en mouvement s’amalgament. Les molécules scintillantes sont emportées par une onde centripète forment une fulguration qui est aspirée par tous ses pores, et métabolisée par la danseuse en transe. Désormais réunies, elles réinventent sans cesse des formes d’ombre et de lumière, qui se rejoignent et se séparent, se rassemblent et s’éparpillent, se créent et s’anéantissent indéfiniment, traversant des vortex générés par ce même élan. 

Au centre de la place, à la croisée des chemins de la vie, trône une statue. H. est là, figé dans sa posture, enfermé dans le marbre dans lequel il a été sculpté. Il est l’immobile gardien des routes et des carrefours, le témoin des époques et des humanités qui les parcourent. Il porte, entre autres dégradations, un pied endommagé par des vandales. Il reste toutefois bien stable sur son socle, le regard éternellement fixé dans la même direction, ressassant parfois la possibilité d’autres vies.