Tu finiras vieille fille

Short Story

Publié dans le recueil « Nouvelles d’une guerre ancienne »
Éditions Tamyras - 2005 

Tu sais, je n’ai pas envie de faire de belles phrases, des tournures intelligentes et correctes. Je n’ai jamais su parler, c’est mon grand drame. 

Tu veux une autre bière ? Moi je vais en prendre une. Ou non, je vais plutôt passer à la vodka là. Qu’est-ce que je disais encore ? Ah oui, que je ne savais pas parler. Mais c’est vrai. Je sais pleurer, rire, écouter, mais parler chais pas. Je commente, je n’invente rien. T’imagines qu’il y a des gens qui ont créé des choses rien que dans leur tête ? Comme ça, ils ont pensé à un truc, et puis va savoir comment ça fonctionne cette bête qu’on a là dans le crâne, pouf, y a un objet qui en sort. Tout fini, y a plus qu’à trouver les pièces, monter tout ça, et puis ça fait du café ou ça vole ou ça roule ou ça tue des gens. Tu as déjà vu un mort ? A part à la télé. Moi je n’en ai vu qu’un, c’était ma grand-mère. J’aimais bien ma grand-mère. Mais des morts violentes, ça j’ai jamais vu. 

Ou alors je m’en souviens plus. Une fois un accident, mais le gars il n’est pas mort. Du moins je ne pense pas. Mais j’ai senti le sang. Et l’odeur du sang, c’est quelque chose, ça te colle dans le nez. Trois jours plus tard, j’avais encore cette odeur dans le nez. Métallique, fraîche, dense. Humaine. J’aime bien le sang. Je trouve ça très esthétique. 

Je sui née ici, il y a 29 ans pile poil. C’est mon anniversaire aujourd’hui. J’ai 29 ans. C’est plus tout jeune 29 ans, pourtant j’ai encore l’impression d’être une gamine parfois. Mais c’est pas encore tout vieux non plus. On a encore le temps. Si on ne finit pas en « mort violente ». 

Tu crois que quand une femme avorte, ça fait du bébé un « mort violente » ? Et puis, il y a pas que des morts violentes, y a des naissances violentes, des vies violentes. Moi je suis née ici. Il y a 29 ans. C’était une période violente. Mais je ne m’en suis pas rendue compte tout de suite. Pour moi c’était normal. J’ai débarqué dans ça et puis voilà, ça ne va pas plus loin. Longtemps après j’ai compris, quand j’ai été dans un pays où les mamans, quand elles sont enceintes, elles font écouter de la musique à leur futur bébé. Il paraît qu’en plus ça leur donne le sens du rythme. Moi la seule musique que j’ai entendue dans le ventre de ma mère, c’est le bruit des bombes. Pas très rythmée. Parfois ça durait des heures, à raison d’un beat par minute, et puis d’autres fois plus espacé, sans règles. Mais ça j’ai pu l’analyser plus tard, quand je suis sortie du ventre de ma mère. J’aurais peut-être dû me concentrer sur les battements de son coeur, au moins aujourd’hui j’aurais su danser. Comme je ne sais pas danser, je bois. Oh pas beaucoup, mais ce soir c’est particulier, c’est mon anniversaire, j’ai 29 ans. 

Quand les gens en ont eu marre de la période violente ils ont décidé d’arrêter. Ne me demande pas pourquoi ni comment ils n’en ont pas eu marre plus tôt, mais voilà, un jour, c’était fini. Enfin pas vraiment fini, puisque les problèmes on ne les avait pas réglés, mais juste on a décidé d’arrêter les violences. Celles qui font couler du sang. Moi j’avais juste l’âge de commencer à comprendre, mais c’était trop tard, c’était plus d’actualité. On a tout emballé dans un accord tacite dans une vieille boite et on l’a enterrée dans l’inconscient. Tabou ! On n’en parle pas, on n’y touche pas, tout le monde sait qu’elle est là quelque part dans le noir, mais chuuuut ! Et puis voilà quoi, la vie est plus forte que toutes les morts violentes. 

L’est pas mal ce bloody mary, n’est-ce pas ? Enfin bref, la guerre je ne l’ai pas vécue, je l’ai subie. Et on est tout un tas comme ça, à ne pas trop savoir ce qu’on devrait faire de ça maintenant. Une génération sacrifiée ça s’appelle. Alors on se démerde avec ce qu’on a, comme on peut. Mais j’ai pas l’impression qu’il y ait une autre méthode. C’est ça le plus drôle. 

C’est con cette histoire de rythme, j’aime bien danser et chanter. Ça doit pouvoir se travailler non ? J’avais un ami pianiste qui me faisait écouter la musique l’oreille collée au flanc du piano. Autre perception. Ça doit être un bon moyen de sentir la musique. Dommage que mon ami soit mort. Pas en vrai. En tout cas j’en sais rien. Il est mort dans ma vie. Tu sais, quand on part, ça fait souvent ça. Après la guerre, avant la guerre, pendant la guerre, les gens chez nous ils partent. Moi ça a été la France, Paris, y en a c’est le Canada, d’autres les Etats-Unis, d’autres le Brésil d’autres l’Australie, d’autres l’Afrique, l’Allemagne, l’Espagne, la Norvège d’autres la lune !!! Y a rien à faire, Libanais c’est une maladie de coeur qu’on se trimballe sur le dos. 

Aaah l’Andalousie !!! J’aurais rêvé être andalouse !! Quel beau pays, el puente entre el oriente y el occidente, ça me va, je prends, c’est pour moi ça !!! 

Et New York alors, aaaah New York, dès que j’y ai mis les pieds, j’étais à la maison, chez moi, je suis new-yorkaise, les cousins de Brooklyn me le confirment, on est les mêmes. 

Mais non en fait. Je pourrais fuir n’importe où, je reste Beyrouthine. Et puis de toutes façons, avec mon passeport pourri de pays dangereux on veut de moi ni à Paris ni à New York, ni nulle part ailleurs d’ailleurs. 

Je sais ce que tu penses. Mais non, pour rien au monde je ne l’échangerai mon passeport libanais. Je le garde. Le passeport libanais pour l’identité en crise qui te colle à la peau, et puis un ou deux autres pour les aéroports. C’est quand même plus rapide, et les douaniers sont un peu plus polis. 

Allez, je bois à la santé des douaniers, des fonctionnaires, et de tous leurs semblables. Après tout, ils sont encore plus malheureux que nous, n’est-ce pas ? Sinon ils ne seraient pas aussi aigris et méchants. 

Note, moi je ne suis pas malheureuse. Au contraire. Mais je me pose des questions. J’ai 29 ans ce soir. 

Je ne comprends pas pourquoi les gens aiment les chiffres ronds. On fête à coup de bouteilles de champagne les dizaines toutes rondes. 30 c’est rond, Le trois, le zéro, ronds, tout en courbes, comme une femme enceinte, comme un ballon baudruche. 29, c’est claudiquant, boiteux, le deux s’accroche au sol de la vingtaine alors que le neuf semble prêt à perdre son équilibre et basculer dans la trentaine. C’est peut-être pour ça que les gens fêtent leurs trente ans et pas les vingt neuf. 

Vingt neuf ans, toutes mes dents, et de retour dans ma ville natale depuis six mois, après huit ans d’exil volontaire. On prend le neuf, on le retourne et on à un six, on tire sur la branche du six, on l’arrondit, on a un huit, on couche le huit, on a l’infini. Et le deux ? C’est toi et moi. 

Et voilà, j’ai toujours rien inventé, rien créé. J’ai certainement appris un tas de choses. On ne traverse pas la vie comme ça, sans rien prendre, sans absorber quelques leçons. A part la boite noire enfouie dans l’inconscient. A Paris j’ai appris beaucoup de choses, j’ai compris beaucoup de choses. Et puis je me suis habituée à pas mal de choses. Comme vivre seule et comme je l’entends par exemple. Comme ramener qui je veux chez moi sans subir les regards en coin et moralisateurs des voisins, ou me faire traiter de pute. Ou tout con, refuser une sortie entre amis sans avoir à rendre des comptes le lendemain. Par exemple, j’ai eu un ami sri lankais qui me parlait de fusion acquisition, du taux de l’euro et du dollar. Ça ne pouvait pas durer, je n’y comprenais rien. J’aurais pu faire un bébé toute seule, et ça n’aurait pas été un bâtard. Y a un côté comme ça chez nous, je ne sais pas si c’est issu de la boite noire enfouie dans l’inconscient ou d’ailleurs, mais on a du mal à accepter certaines choses aussi basiques que la liberté de choix, et l’acceptation de la différence. 

Huit ans, c’est une vie. Les études, le travail, les rencontres, les gens différents. J’ai beaucoup pleuré, ris, je me suis battue, je me suis construit une vie, avec sa routine, des habitudes, des repères, j’ai pris goût à mon statut d’étrangère. Et puis, inévitablement, on croise un mur. Un matin je me suis réveillée, et puis c’était comme si j’avais enlevé mes lunettes. Ou comme si je les avais mises. La masse floue qui pèse, c’était mon mur. 

Face au mur, tu essayes de le franchir, de le contourner, de le casser, et quand tu réalises que tu n’y arriveras pas comme ça, tu t’assieds sur une pierre, tu pleures un bon coup, et tu réfléchis à ce que tu peux faire. 

Bzzzzzzzz ! Rétrospective, bilan, analyse des faits, boulimie, abus d’alcool mauvais pour la santé, remise en question et tout le toutim. Ah ! Ça, ça peut durer des années ! Y en a même qui se sont oubliés, et qui sont toujours assis sur la pierre à faire le bilan. Et plus les années passent, et plus leur bilan n’est plus que le bilan de leur bilan. Et on finit par mourir assis sur cette pierre, sans trop savoir ce qu’on devrait faire. 

Un peu comme là, maintenant, mais en cent fois plus fort. 

Moi je pense vraiment que ce qu’on a caché cette dans cette boite noire a quand même bousillé pas mal de choses dans la tête des gens. Regarde moi, quand tout va bien, je m’emmerde. J’ai l’impression de ne pas vivre. J’ai l’impression que rien ne se passe, il faut vraiment que ce soit le bordel autour de moi, dans ma vie, en moi, pour que je commence à vibrer. Le gros bordel. N’importe lequel, pourvu que ça fasse peur. Un truc de maso ça. J’avais trouvé un petit boulot tranquille, et puis, non, j’ai tout largué parce que ça m’emmerdait. C’est pareil avec les hommes. Je m’ennuie très vite. 

Enfin quand ça se passe bien, sinon je souffre, je pleure, je me dispute, et là, je suis malheureuse, j’ai une bonne histoire. Ça ne rate pas, c’est toujours le même schéma. Soit il est torturé, handicapé du coeur, incapable de donner une once d’attention et d’affection, il demande tout mais ne donne rien, ou alors, il est équilibré, il offre des fleurs de temps en temps, il à ce qu’on appelle réussit dans la vie, du fric, un statut, un bon parti quoi. Eh bien celui là, il me suffit de le regarder, avant même qu’il n’ait ouvert la bouche, déjà je m’ennuie. Et le summum, c’est le bon parti libanais. Lui c’est une caricature. 

A force de vivre chez maman, il finit par ressembler à 35 ans, grassouillet et chauve, à un poupon. En plus, maman toujours à un coup de fil de lui -vive les cellulaires, c’est une invention pour les mères et les maris jaloux- et toujours prête à lui prouver par je ne sais quel chantage affectif que je ne suis pas la femme pour lui. Trop délurée, trop courte sa jupe, son rire est trop vulgaire etcetera etcetera. Trop libre en gros. 

Parce qu’une maman, elle a beau être super sympa, super cool, pour la copine de son fils ça reste une belle-mère. Et la belle-mère ne veut rien savoir, son fils est le plus beau, le plus intelligent, le plus gentil, il a toujours raison, et puis il doit reconnaissance éternelle à sa maman qui à souffert pour lui. Yo’borné el sabé ! Elle l’a porté pendant neuf mois, lui a torché le cul, l’a veillé pendant des nuits entières, ils ont vécu en osmose totale pendant des années, elle savait quand il avait froid, elle savait quand il avait faim, elle savait s’il avait un chagrin, et c’était la seule à pouvoir le consoler. Elle est la seule à savoir faire la mloukhiyyé comme il l’aime. Elle a sacrifié sa jeunesse pour lui, après tout ce qu’elle lui a donné, ce n’est certainement pas la première peste qui a un petit cul -ni la dernière d’ailleurs- qui va le lui prendre ! Le cordon ombilical est difficile à couper dans ce genre de cas. Ouh la la la la ! Moi je prends mes jambes à mon cou! Non mais tu me vois jouer à la voleuse de fils, et belle maman en mater dolorosa, qui ne rate pas une occasion pour culpabiliser -avec succès- fiston. Non non non-merci. 

Et puis en plus elles leurs apprennent le respect. Mais je ne veux pas qu’on me respecte moi ! Les dîners en amoureux les yeux dans les yeux, les sorties au cinéma main dans la main, ça va pour quand on a quinze ans, moi j’ai besoin d’un homme, un vrai, qui a envie de moi, qui me fasse hurler de plaisir, qui se comporte avec moi comme avec une femme, pas comme avec une enfant ou pire comme avec sa mère !! Sous prétextes qu’il me respecte !! Franchement ! Ce qu’il y a de pire encore, c’est qu’elles ne sont pas les seules coupables. Fiston rentre à fond dans le jeu de môman. Ma mère est une sainte ! 

Non bonhomme, ta mère est une femme comme moi, et d’ailleurs figure toi que ta mère a aussi écarté les jambes devant ton père, et si ça se trouve devant d’autres aussi, et pas que pour procréer, et si ça se trouve elle y prend plaisir et elle adore ça. Et en tout cas je le lui souhaite, parce qu’une femme frustrée c’est encore ce qu’il y a de plus dangereux pour l’humanité. Et là bonhomme, il tire une de ces tronches… Bonhomme il n’a pas compris que les parents, un jour ou l’autre, il faut les tuer ! 

Je vais reprendre un bloody mary. 

Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, joyeux anniversaire Leyla, joyeux anniveeeeeeeeeeersaiaiaiaire ! Santé ! 

Hier j’ai eu une drôle d’histoire. J’étais dans un café, en train de boire un verre toute seule, ça c’est encore un des trucs qui ne se fait pas ici. On te regarde de travers, on se demande qu’est-ce qu’elle vient faire là, elle cherche sûrement un mec, mais je m’en fous, moi j’étais là pour attraper de belles scènes de la vie quotidienne, et j’ai été servie. Un peu voyeur comme attitude, mais c’est tellement instructif. 

Il y avait toute une tablée de nanas à côté de moi. Genre la vingtaine à peine entamée, toute hyper pimpantes, elles étaient cinq je crois. Couleurs dominantes le rose et le vert pistache, décolletés de la mort, maquillées comme pour un bal, et ça cocottait ! Les odeurs qui se mélangent. Heureusement que j’avais mon verre de bière pour prendre une bouffée d’air frais de temps en temps. Des copines. Apparemment l’une d’entre elle venait de trouver un petit ami. Et ça piaille et ça caquette, ça à l’air frais comme ça, mais quand on fait un peu attention, c’est de l’acide. C’est fou ça ! Dans ce pays on dit qu’il y aurait à peu prés un homme pour six femmes. Pas facile d’en trouver un pas trop con, pas trop moche, qui accepte -ou fait semblant d’accepter- d’oublier un moment les cinq autres furies pour se concentrer sur l’élue. Quand par un heureux hasard de la vie on finit par mettre la main dessus, les copines se chargent de tout faire rater. C’était à ce moment précis que je les aie vues hier. Elles avaient toutes fait coalition pour casser cette union contre nature. C’est la démocratie à la majorité ça. Si une majorité de nanas sont seules et frustrées, dés qu’il y en a une qui prend son pied, il faut la ramener à la réalité de ses soeurs. Y’a pas de raison qu’elle soit bien dans sa peau. Je vois bien le truc, les quatre célibataires ont du faire un conseil au sommet, la cellule de crise composée, le plan d’attaque élaboré, les voilà à l’action. Ça faisait : 

« De toute façon c’est pas un homme pour toi ! Tu sais c’est un coureur, ana chefto bi 3youné, il a sourit à une fausse blonde qui a fait son nez chez le chirurgien concurrent. 

Sme3et enno bykhssar keil mossriyeto beil poker! 

Yiiiiii ! Comment tu n’es pas gênée d’aller en boîte dans une voiture du modèle de l’année dernière ? 

Ya 7aram, ma pauvre fille ouvre les yeux, jamais il ne t’épousera ! Tu n’es qu’un coup, une passade ! 

Ba3dein, law bi 7abbik kein echtareilik hal srame bi 5000 dollars. Et puis il commence à perdre ses cheveux, ballach yi karrech, il pue des pieds, menkharo kbir, il n’a aucune manière, ma byelboss markeit. 

Ne t’inquiète pas, c’est un salaud, mais nous on est là pour toi ! 

Tiens, mange encore un chocolat, ça te fera du bien. » 

Et la pauvrette qui gobe le chocolat pour pas pleurer. 75 calories en plus sur les hanches, et un coeur lourd, mais des copines qui l’aiment. 

Tu ne dis rien toi. Moi non plus je ne suis pas une grande bavarde. En général, je préfère observer, écouter. Mais ce soir c’est spécial. 

Tu sais, je ne me rendais pas compte de loin. Ça se mélange dans ma tête. Et dans mon ventre. C’est dans le ventre juste derrière le nombril qu’on sent les choses. De dedans. Il y a un monde là dedans. Peut-être qu’en fait la boite noire, on l’a cachée dans notre ventre. C’est peut-être pour ça aussi qu’on mange trop ici. Histoire d’enterrer encore plus la boite noire dans le ventre. Je me souviens. De pas grand chose, mais je me souviens. Une ambiance générale, des sensations, des bruits. Peu d’images, comme si les yeux … Du bonheur, j’ai eu une enfance très heureuse pendant la guerre. 

Ailleurs, on invente des parcs d’attraction avec des montagnes russes à 8 loopings, juste pour se faire peur, juste pour s’envoyer une décharge d’adrénaline dans le ventre, qui monte à la tête. Nous la décharge d’adrénaline on l’a eu avant même la naissance. Shootés. 

Je me souviens. Mon corps se souvient de la sensation de la terre qui bouge quand un obus explose à quelques mètres. C’était tellement agréable de sentir son corps emporté comme ça, vibrer tout entier, l’onde qui le traverse des pieds à la tête, qui chatouille, qui fait rire. Et les yeux qui ne se souviennent pas d’avoir vu à quelques pas la tâche de sang laissée par les deux autres enfants qui ont étés amputés des jambes. 

Des points. C’est tout ce que je réussis à sortir de la boite noire. Des petites anecdotes, des petites histoires. Quelques minutes d’une vie. Elle refuse de me donner plus que ça. Pas de dates par exemple. Mais une impression d’être vivante. Mais je sais pas pourquoi, je me sens pas vraiment le droit d’en parler. Ce n’est pas ma guerre, je ne l’ai pas faite, on ne m’a rien demandé, et puis sur le moment, je n’y comprenais rien. Je ne te dis pas que maintenant je comprends plus, mais il y a un âge où on peut prendre des décisions, faire des choix. A l’époque je ne pouvais faire aucun choix. Ni le choix de me battre, ni le choix de fuir. Subir, ça on n’en a pas le choix. Et quand j’ai eu l’âge de choisir, c’était déjà fini. On ne pouvait plus rien choisir. On m’a mis la guerre sur les bras, et je ne pouvais rien faire d’autre que l’avaler toute crue. C’est comme ça les enfants, ça ne demande rien à personne, et ça prend ce qu’on leur donne. Je ne sais pas ce que j’ai à donner moi. 

Mais bon c’est un chouette pays que le nôtre. Et sa région. Je veux dire, un sol qui a donné naissance à trois religions, qui a été arrosé par le sang de millions de morts, qui a entendu les cris et les souffrances de millions de personnes… un sol fertile comme ça ne peux pas, décemment, ne pas faire appel au recoin le plus sombre d’humanité que chaque être a au fond de lui. Chaque particule de l’air ici a enregistré des prières aux dieux, des appels au secours, l’invocation du diable, chaque molécule est pleine des mythes créés. Et c’est cet air plein d’histoire qu’on respire. Que tu respires aussi. 

Excuse-moi, je bois beaucoup ce soir. Promis, dés demain j’arrête. Mais tu sais, ce soir c’est différent. Je vais allumer une cigarette, ça ne t’ennuie pas j’espère. J’ai arrêté la pilule. J’ai une mauvaise circulation sanguine. Et la pilule les cigarettes et la mauvaise circulation sanguine ça ne fait pas bon ménage. Varices, phlébites. J’ai la hantise des varices. 

Et puis depuis Paris, je veux me calmer un peu. Ces histoires de jambes en l’air sans lendemain, c’est bon un temps, pour noyer le poisson, pour se remettre en forme. 

J’en ai eu des mecs dans ma vie. De partout. Des beaux des laids, des intelligents des idiots, des blancs des noirs, même un jaune. Pilule capote. On n’est jamais trop sur. Y en a pas beaucoup avec qui ça a duré plus qu’au lever du jour. Quatre ou cinq en tout et pour tout. Oh, pas longtemps, trois, quatre mois, André reste mon record. Trois ans. Je me dis maintenant que ça aurait mieux fait de pas continuer le jour suivant. Et ceux d’après. C’est à s’en demander si l’être humain est fait pour vivre en couple comme on veut nous le faire croire. 

La cellule familiale !!! L’image du père, l’image de la mère. Oedipe et tout le reste. Quand je vois comment c’est sale ! Les coups bas, les tromperies, les jeux psychologiques, les enfants pris en otage, les chantages affectifs, les histoires de fric… beurk ! 

L’image du prince charmant en a pris un coup ! 

J’ai arrêté de croire au père noël à 6 ans, et au prince charmant à 25. J’ai coiffé la sainte Catherine avec fierté, en bonne féministe, voire chienne de garde. On a ouvert une bouteille de champagne avec mes copines, toutes plus âgées, toutes célibataires, et toutes avec un poste à faire verdir le premier macho qui montre sa queue. Je voulais être comme elles. Forte ! Me libérer des millénaires d’oppression des femmes. Non à l’atavisme ! 

La plus forte c’était Barbara. Ma patronne. Un exemple pour nous toutes. Un super appart dans le sixième arrondissement. Tout le temps entre deux avions. Une femme moderne accomplie à 48 ans. Pas de sales mômes criards morveux pour l’empêcher de bouger, pas d’homme pour la retenir, libre, une femme libre ! Forte, belle, de la poigne, du caractère. Et quelle carrière ! Barbara. Tout le monde avait peur d’elle au boulot. Mon idole. J’ai eu honte. 

Je l’ai vue saoule, la morve au nez et le rimmel dégoulinant jusqu’aux rides du coin des lèvres. Elle rampait presque. Seule sa coupe de champagne suspendue en l’air à laquelle s’accrochait sa main droite semblait la retenir de s’affaler de tout son long. Pour un homme. Elle la féministe qui n’a besoin de personne ! 

J’en ai pleuré. Un autre mythe qui s’effondre. 

Je les ai largués, tous, le boulot qui marchait bien, mes copines fortes et féministes pathétiques, et André, André qui m’a fait tellement mal, que j’ai tellement aimé. 

Six mois seulement, j’ai l’impression que ça fait au moins cent ans. Je me sens vieille là tout d’un coup. Vieille et lourde. C’est toi qui pèses comme ça ? J’ai tout largué donc pour revenir ici. J’ai passé des années à me demander qui je suis, à quelle race j’appartiens. Parisienne ? Oui, mais alors pourquoi on m’a refusé le passeport français ? Arabe ? Oui, par la langue, mais alors comment arabe ? Parce que mon voisin algérien avec qui je prenais le café de temps en temps c’est un arabe aussi, mais il y a un monde entre lui et moi. Citoyenne du monde ? Oui, mais qu’est-ce que ça veut dire ? Et puis si c’est vraiment la langue qui décide, alors francophone, arabe francophone, c’est compliqué. Orientale ? Oui, dans les hanches, c’est là que je suis le plus orientale. Mais orientale, c’est large, il y a l’extrême, le moyen, le proche, tout ça par rapport à l’Europe. Chrétienne d’orient peut-être ? Quand on est athée ça ne résonne pas beaucoup. Une enfant de la guerre ? Oui, quelque part, ma copine bosniaque, elle a un peu les mêmes souvenirs que moi, c’est de là qu’elle vient aussi. C’est compliqué quoi. Et puis en fait, tu sais, la dernière fois que j’ai débarqué à l’aéroport international de Beyrouth, il y a six mois, avec mes cinquante kilos de bagages, l’estomac tout retourné, j’ai compris que c’était là chez moi. C’est idiot, mais je n’y avais pas pensé. Et l’air lourd d’humidité est le premier à m’avoir accueilli, juste à la sortie de l’avion. Cet air m’a enveloppée, m’a pris dans ses bras, a ralenti mon pas pressé et anxieux, et j’ai compris. Je n’ai plus eu mal de ne pas savoir comment me définir, puisque ici, d’où je viens, c’est comme ça qu’on est tous. Tu verras, c’est compliqué, mais pas tant que ça en fait. 

Je t’emmerde avec mes histoires complètement décousues. Mais il faut bien commencer quelque part pour faire connaissance. 

Tu vas me dire on aura le temps. Après tout on n’est qu’au début de la route, et il commence à se faire tard ce soir. 

J’aime bien la nuit. Oui je sais, quand on s’appelle Leyla, il vaut mieux. La nuit tout est différent, les heures passent différemment, les pensées tournent autrement. Tout est plus exacerbé. La solitude est palpable. 

Une larme ne coule pas au même rythme le jour et la nuit. La nuit elle est plus libre, discrète elle n’a pas peur d’être vue, alors elle prend son temps, elle quitte le coin de l’oeil, sans contrôle, et glisse lentement, solitaire, sur la joue. Parfois elle sèche vite, mais d’autres fois, quand elle est bien grosse, elle arrive au coin des lèvres. Et c’est à ce moment qu’on se rend compte qu’on pleure. Alors les autres suivent, aussi doucement, rassurées par l’expérience de l’éclaireuse. Puis après les yeux c’est la bouche qui se met à pleurer, et petit à petit, tout le corps. C’est important de pleurer, aussi important que de manger ou de faire pipi. Ça nettoie. Et comme la nuit, les heures sont plus longues, on peut pleurer longtemps, et quand on a fini, il fait encore nuit. Là, quand le corps c’est bien vidé, j’écoute le silence. Et si tu tends bien l’oreille, si tu t’es vraiment vidé de tout, tu peux entendre derrière le tic tac de l’horloge les rêves de la ville. La nuit, il y a toi, les étoiles, et les gens qui dorment. Qui s’abandonnent au sommeil. J’aime veiller sur les rêves des gens qui dorment. C’est comme ça la vie, on fait un roulement. D’ailleurs le monde est bien fait, c’est pour ça qu’il ne fait pas nuit sur toute la terre en même temps. Comme ça une partie des êtres veillent sur le sommeil de l’autre partie du globe. Si on dormait tous en même temps, va savoir ce que les rêves feraient. Et après la nuit, il y a le jour. Immanquablement. Le jour vient toujours. D’abord, il y a la couleur du ciel, bleu nuit, et puis il y a l’heure des oiseaux. Même dans la plus grande métropole, avec le plus grand nombre d’immeuble, le béton, les voitures, les oiseaux ont leur heure. C’est une heure magique ! Les oiseaux viennent prendre le relais, et moi je lâche prise, épuisée et rassurée, vivante. 

La nuit on fait des rencontres magiques aussi. Les gens de la nuit sont spéciaux. C’est très amusant quand on rentre au petit matin d’essayer de reconnaître les personnes qui sortent d’une nuit et ceux qui commencent leur journée. Parfois c’est évident, mais d’autres fois c’est beaucoup plus subtil. Il y a toujours un petit détail. Une démarche, du brouillard dans l’oeil, un léger tremblement de la main. 

Ma dernière rencontre nocturne c’était quelque chose. Tu sais depuis que je suis revenue je ne suis pas tellement sortie, j’ai été sage. Mais un soir, je ne sais pas pourquoi, j’ai eu besoin de sortir, ne pas me sentir seule, me fondre dans une boite de nuit, danser jusqu'à oublier qui je suis. Alors je me suis faite belle, pour moi, et je suis sortie toute seule, disponible et prête à cueillir ce que le hasard allait mettre sur ma route. Et le hasard a bien fait les choses. 

J’ai été dans une de ces boites où il fait trop noir, où la musique est trop forte, je ne voyais presque rien, je n’entendais rien d’autre que le rythme, mais je sentais les gens autour de moi, je sentais les basses de la musique vibrer dans mon corps. L’onde qui me traversait des pieds à la tête. On était chacun tout seul, mais tous ensemble. Dans cette transe générale, dans la pénombre, je l’ai vu qui me regardait. Mais ce n’était pas le regard un peu vicieux et riant du dragueur, ni le regard vitreux et absent du voyeur, non, c’était un regard clair, franc, profond, qui m’a visée droit dans les yeux. J’ai tout de suite arrêté de danser, je me suis figée sur place. Mais la masse autour de moi, dont je faisais partie jusqu'à ce regard, a continué à bouger, et je l’ai perdu. J’ai été emportée par le mouvement, vertige, pas compris, et puis tout d’un coup, j’étais face à face avec lui. 

Je crois que j’ai du sortir un stupide « hi !», heureusement que la musique était trop forte. On a du rester comme ça quelques secondes, je ne sais pas, puis il m’a prit la main, et on a traversé la foule pour sortir. C’était impossible de ne pas toucher d’autres corps dans cette masse dense, mais la sensation de sa main dans la mienne était tellement intense que j’ai vraiment eu l’impression de passer au travers de tout le monde. 

Ouf, j’ai chaud ! Je vais reprendre un petit bloody mary. Ça va ? On a été au bord de la mer voir le lever du soleil. Oui je sais c’est con, généralement on va voir le coucher du soleil au bord de la mer. Et on a parlé, parlé, parlé. Il fallait faire vite, court, il prenait l’avion quelques heures plus tard. Mais on a pris notre temps. Le temps extensible de la nuit. Il s’appelle Henrik, il est norvégien, enfin moitié, parce que sa mère est chilienne. Il a débarqué au Liban comme ça, pour des vacances, parce qu’un pote à lui qui avait travaillé ici lui en avait parlé. Et il retournait dans sa froide Norvège quelques heures plus tard. Et on a été à son hôtel. 

Ça faisait une éternité. J’avais oublié qu’on pouvait communier comme ça. Deux corps orphelins, deux âmes assoiffées qui se croisent le temps de l’amour. Parce que si ça ce n’est pas de l’amour, alors je ne sais pas ce que ça pourrait être. La plus infime particule de la peau en émoi, la vague de chaleur, douce, enveloppante, son souffle qui réveille le volcan endormi. Tout oublier… ne plus exister… être… ici et maintenant… les sens… animal… lâcher prise… rejoindre les étoiles… enfin, les papillons battent des ailes dans le ventre… jusqu'à l’explosion finale, et tomber dans le vide, le trou noir. Pleine. Comme la lune cette nuit là. 

Voilà petit d’hommes comment on t’a fait ton père et moi. Le matin, on s’est levés en silence, je l’ai accompagné à l’aéroport, on s’est embrassés une dernière fois, puis il est partit. Je suis rentrée à la maison et j’ai dormi. 

J’y ai repensé quelques fois. Pas tout le temps, tu sais, la vie continue, et les gens qui partent les gens qui viennent, ceux qui débarquent quelques heures dans ta vie, je m’y suis habitué. 

C’est le médecin qui m’a fait repenser à lui. Positif le test. Ça faisait trois mois que je n’avais plus eu mes règles. J’ai fait un test. Positif ! Positif… tu te rends compte ? Non, tu ne sais pas toi, pas encore. Je suis rentrée au Liban il y a six mois. Beyrouth, ville du paradoxe, ville intense, ville émotionnelle, ville du ventre, Beyrouth où nulle part ailleurs la magie peut autant avoir sa place. Beyrouth où la loi est contre toi ! Arriver vierge au mariage. Vierge et idiote, manipulable, adaptable aux règles de la société. Les filles ont leurs règles. On apprend ça très jeune. Quand tu auras tes règles, tu seras une femme. Dés le moment où tu saignes entre les jambes, on te transmet les tables de la loi. Les règles ! Fais attention à ce que tu dis, comment tu te comportes, une femme ne parle pas de cette manière, une femme respectable ne fait pas ce genre de choses, tu vas te faire traiter de pute, tu ne trouveras personne pour t’épouser. J’en ai entendu des belles ! 

J’aurais voulu lui dire au médecin, « docteur, je l’ai aimé, je vous jure je l’ai aimé cet homme. Peut-être pas plus que les autres, mais certainement pas moins. Je les ais tous aimés docteur ! Chacun à sa façon, chacun autant de temps que je pouvais, mais je vous jure je les ais aimés. Eux aussi ils m’ont aimé, parfois maladroitement parfois mal, chacun à sa manière. J’ai aimé avoir mal parfois, j’ai aimé prendre du plaisir, J’ai aimé cet adieu au petit matin, j’ai aimé attendre que le téléphone sonne, j’ai aimé ce fou rire incontrôlable dans un resto guindé, j’ai aimé errer dans les rues l’âme en peine, j’ai aimé casser toutes les assiettes, j’ai aimé refaire le monde des nuits entières, j’ai aimé les quitter, j’ai aimé me souvenir, j’ai aimé oublier, docteur, ne me dites pas qu’on peut le faire passer, docteur ne me regardez pas comme ça, avec ce mépris. Je vois docteur dans vos yeux que vous me méprisez. Je l’ai aimé Henrik, pas plus, pas moins, autrement, c’était de la poésie docteur ! Et cet enfant est venu de cette poésie ! » 

Mais je ne lui ai rien dit. Je me suis pris son mépris en pleine figure et je me suis tue. Et lui m’a dit en regardant ses papiers mademoiselle il vaut mieux avorter, ou épouser le père. Tu me vois, ducon, envoyer un mail trois mois plus tard ? Je le commences comment? « Hi Henrik, it’s Leyla, the Lebanese girl you met a few hours before you leave, how are you? Guess what! I’m pregnant, and the baby is yours, would you marry me? » 

Avorter ? Ce soir j’ai 29 ans docteur, et l’horloge biologique qu’on fait pendre comme l’épée de Damoclès au-dessus de nos têtes de femmes n’a pas arrêté son tic tac. Vous autres docteurs, grâce à vous on peut vivre jusqu'à cent ans, mais l’horloge biologique elle, elle sonne toujours à la même heure ! Vous, vous passez vos journées à tripoter des femmes, mais vous ne savez pas ce que c’est, ce que ça fait dans le ventre. Ça fait mal docteur, aïe ! Mal ! 

Mais tu vois bébé, grâce à toi, je n’ai plus de règles. Je ne voudrais pas te mentir, alors jette un oeil à la boite noire qui est dans mon ventre, juste à côté de toi, entrouvre là. Regarde ce qu’elle contient. Je ne sais pas parler, je n’ai jamais su parler, mais je n’ai pas le droit de te cacher la vérité. Regarde bien. J’ai bien peur de n’avoir rien d’autre que ce monde malade à t’offrir. Tu sais mon amour, il y a des gens qui meurent de faim, un peu partout dans le monde ; y’a des gens qui inventent des jouets qui peuvent tuer un maximum de ces gens qui meurent de faim, pour abréger leurs souffrances ; oh ! Y’a aussi des gens qui ont plein d’argent et qui peuvent faire ce qu’ils veulent - c’est important l’argent - ça s’appelle des dirigeants, et eux ils décident ce qui est mieux pour toi, enfin pas tout à fait, ce qui est mieux pour toi pour eux, c’est plus ça ; et puis ils ont une notion très précise de ce qui est bien et mal, de ce qui se fait ou qui ne se fait pas. Quand tu seras grand, il faudra que tu travailles beaucoup pour laisser ces gens continuer à décider ce qui est mieux pour toi pour eux, parce que sinon, mon chéri, ils iraient en prison. Et tu sais la prison, c’est pas joli joli. D’ailleurs mon coeur, faudra toujours faire attention à faire ce qui est mieux pour toi pour eux pour pas aller en prison, d’accord ? Et si tu veux avoir une chance d’être heureux pendant ta courte vie mon amour, il faudra aussi que tu te raisonnes, que tu acceptes de ne pas être toi-même, de briser tes envies, brider ton imagination, surtout ne pas trop réfléchir, ça donne de mauvaises idées. 

Allez va, je te donne la vie, et tu te démerdes comme tu peux, c’est ça la règle du jeu ici. Mais je te jure elle est belle la vie ! C’est bien pour ça que je te la donne, sinon tu penses bien qu’il y a longtemps que je me serais déjà tiré une balle dans la tête !